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Heinrich Heine

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***

  Christian Johann Heinrich Heine, né le 13 décembre 1797 à Düsseldorf, Duché de Berg, sous le nom de Harry Heine et mort le 17 février 1856 à Paris (8e arrondissement) sous le nom de Henri Heine, fut l’un des plus grands écrivains allemands du XIXe siècle.

Heine est considéré comme le « dernier poète du romantisme » et, tout à la fois, comme celui qui en vint à bout. Il éleva le langage courant au rang de langage poétique, la rubrique culturelle et le récit de voyage au rang de genre artistique et conféra à la littérature allemande une élégante légèreté jusqu’alors inconnue. Peu d’œuvres de poètes de langue allemande ont été aussi souvent traduites et mises en musique que les siennes. Journaliste critique et politiquement engagé, essayiste, satiriste et polémiste, Heine fut aussi admiré que redouté. Ses origines juives ainsi que son positionnement politique lui valurent hostilité et ostracisme. Ce rôle de marginal marqua sa vie, ses écrits et l’histoire mouvementée de la réception de son œuvre.

En 1816, durant son séjour hambourgeois, Heine publia ses premiers poèmes (Un rêve, certes bien étrange, De roses, de cyprès) dans la revue Hamburgs Wächter, sous le pseudonyme de « Sy. Freudhold Riesenharf » (anagramme de « Harry Heine, Dusseldorff »). En décembre 1821, il publia son premier recueil de poésie, Poèmes, à Berlin, sous le nom de « H. Heine ». En 1823 suivirent les Tragédies avec un intermède lyrique. Dans la tragédie Almansor, parue en 1821, Heine s’intéresse pour la première fois, de façon détaillée, à la culture islamique en Andalousie mauresque, qu’il a célébré, toujours et encore, et dont il a déploré la disparition, dans de nombreux poèmes. Dans Almansor apparaît son premier propos politique :

    « Ce n’était qu’un début. Là où on brûle
des livres, on finit par brûler des hommes. »

— Almansor

En 1824 parut le recueil Trente-trois poèmes, dans lequel on trouve le texte de Heine aujourd’hui le plus célèbre en Allemagne : La Loreley. La même année, lors d’un voyage dans le Harz, il se rendit à Weimar pour rencontrer Johann Wolfgang von Goethe, pour lequel il avait une grande admiration. Deux ans auparavant, il lui avait déjà envoyé son premier volume de poèmes, avec une dédicace. Cette visite se révéla cependant décevante pour Heine, car il se montra inhibé et gauche – tout à l’opposé de son naturel habituel – et Goethe le reçut avec politesse, mais resta distant.
Livre des Chants, frontispice de la première édition de 1827
Julius Campe, éditeur de Heine

En 1826, Heine publia le récit de voyage Voyage dans le Harz, qui fut son premier grand succès public. La même année, il entra en affaires avec l’éditeur hambourgeois Hoffmann und Campe (de). Jusqu’à la mort de Heine, Julius Campe (de) devait rester son éditeur. En octobre 1827, il édita le recueil Le Livre des Chants, qui fit la renommée de Heine et est resté populaire jusqu’à nos jours. La tonalité romantique, souvent proche des chants populaires, de ces poèmes et d’autres encore, qui furent, entre autres, mis en musique par Robert Schumann dans son œuvre Dichterliebe (Les amours du poète), toucha le public au-delà de son temps.

Mais Heine surmonta bientôt cette tonalité romantique. Pour la saper, il utilise l’ironie20 et use également des moyens stylistiques de la poésie romantique pour des vers à contenu politique. Lui-même se qualifiait de « romantique échappé ». Voici un exemple de cette rupture ironique, dans lequel il se moque du rapport sentimentalo-romantique à la nature :

    « La demoiselle au bord de la mer
Poussait de grands soupirs,
Elle était émue profondément
Par le coucher du soleil

    Ne vous tourmentez pas, mademoiselle,
C’est une vieille chanson.
Il disparaît par devant
Pour réapparaître par derrière. »

— Nouveaux poèmes

Heine lui-même ne vit la mer pour la première fois que dans les années 1827 et 1828, durant ses voyages en Angleterre et en Italie. Il dépeignit ses impressions dans les Tableaux de voyage, qu’il publia entre 1826 et 1831. On y trouve le cycle Mer du Nord, ainsi que Les Bains de Lucques et Idées. Le Livre Le Grand, et enfin une profession de foi en faveur de Napoléon et des accomplissements de la Révolution française. La vénération de Heine pour Napoléon n’était cependant pas absolue. Il le formule dans les Tableaux de voyage : « […] mon hommage ne vaut pas pour les actes, mais uniquement pour le génie de l’homme. Je ne l’aime inconditionnellement que jusqu’au jour du 18 Brumaire – il trahit alors la liberté. »

Il se révèle commentateur spirituel et sarcastique, lorsqu’il écrit, par exemple, pendant son voyage à Gènes, en Italie : « Oui, il me semble parfois que le diable, la noblesse et les jésuites n’existent qu’aussi longtemps que l’on y croit » Une citation du même ouvrage montre combien l’humour de Heine pouvait être méchant : « Les Tyroliens sont beaux, enjoués, probes, honnêtes, et d’esprit borné au-delà de toute idée. C’est une race d’hommes saine, peut-être parce qu’ils sont trop sots pour pouvoir être malades. »

Heine s’entendait aussi à égratigner la censure, à laquelle était soumises toutes ses publications en Allemagne, comme en 1827, dans Le Livre Le Grand, avec le texte suivant, prétendument censuré :

    « Les censeurs allemands —— —— —— ——
—— —— —— —— —— —— —— —— —— ——
—— —— —— —— —— —— —— —— —— ——
—— —— —— —— —— —— —— —— —— ——
—— —— —— —— —— —— —— —— —— ——
—— —— —— —— —— —— —— —— —— ——
—— —— —— —— ——Imbéciles —— —— ——
—— —— —— —— —— —— —— —— —— ——
—— —— —— —— —— —— —— —— —— ——
—— —— —— —— —— —— —— —— —— ——
—— —— —— —— —— »

— Tableaux de voyage. Idées. Le Livre Le Grand

Heine connut la censure à partir de novembre 1827, lorsqu’il devint rédacteur des Neue allgemeine politische Annalen à Munich. C’est, à peu près, à partir de cette époque que Heine fut peu à peu perçu comme un grand talent littéraire. À partir du début des années 1830, sa renommée s’étendit en Allemagne et en Europe.
Les années parisiennes

C’est lors d’un séjour de détente sur l’île d’Heligoland, durant l’été 1830, que Heine apprit le début de la Révolution de Juillet, qu’il salua dans ses Lettres de Helgoland – qui ne parurent qu’en 1840, en deuxième livre de son mémoire sur Ludwig Börne. Le 10 août 1830, il écrivait :

    « Moi aussi, je suis le fils de la révolution, et de nouveau je tends les mains vers les armes sacrées, sur lesquelles ma mère a prononcé les paroles magiques de sa bénédiction… Des fleurs ! Des fleurs ! je veux en couronner ma tête pour le combat. La lyre aussi, donnez-moi la lyre, pour que j’entonne un chant de guerre… Des paroles flamboyantes, qui en tombant incendient les palais et éclairent les cabanes… »

De plus en plus attaqué – surtout en Prusse -, à cause de ses prises de position politiques, et exaspéré par la censure en Allemagne, il partit pour Paris en 1831. C’est ici le début de la seconde période de sa vie et de son œuvre. Durant toute sa vie, Heine devait avoir la nostalgie de l’Allemagne, comme l’atteste son poème A l’étranger :

    « J’avais autrefois une belle patrie.
Le chêne
Y croissait si haut, les violettes opinaient doucement.
C’était un rêve.

    Elle m’embrassait en allemand, et en allemand prononçait
(On imagine à peine comme cela sonne bien)
Les mots : „Je t’aime !”
C’était un rêve. »

— Nouveaux poèmes

Il ne devait plus revoir sa patrie que deux fois encore, mais il resta en contact constant avec ses relations sur place. Son premier écrit à Paris fut le compte-rendu de l’exposition de peinture au Salon de Paris de 1831 pour la revue allemande Morgenblatt für gebildete Stände. Il y traite, entre autres, en détail, du tableau de Delacroix peint en 1830, La liberté guidant le peuple.

À partir de 1832, Heine fut correspondant à Paris du journal augsbourgeois Allgemeine Zeitung, le quotidien en langue allemande le plus lu alors, créé par Johann Friedrich Cotta, l’incontournable éditeur des classiques de Weimar.

Pour ce journal, il rédigea une série d’articles, qui devaient paraître la même année sous la forme d’un livre, avec pour titre La Situation Française. Ces articles furent ressentis comme une bombe politique. Le journal de Cotta publiait certes les correspondances de façon anonyme, mais, pour tous ceux qui s’intéressaient à la politique, leur auteur ne faisait pas de doute. Autant les lecteurs étaient enthousiastes, autant les autorités étaient indignées de ces articles et exigeaient qu’ils soient censurés. En effet, à la suite de la révolution de juillet 1830 à Paris, l’opposition démocratique, nationale et libérale s’était formée en Allemagne et réclamait, avec toujours plus de force, des constitutions pour les états de la Confédération germanique. Le chancelier autrichien Metternich intervint auprès de Cotta, pour que la Allgemeine Zeitung arrête la série d’articles et ne publie plus le chapitre IX, écrit par Heine.

Son éditeur hambourgeois, Julius Campe, réédita cependant l’ensemble des articles de La Situation Française, en décembre 1832, non sans avoir, contre la volonté de Heine, remis le manuscrit à l’autorité de censure. Les autorités réagirent par des interdictions, des perquisitions, des saisies et des interrogatoires. C’était surtout la préface de Heine à l’édition allemande du livre qui provoquait leur mécontentement. Aussi Campe édita-t-il alors un tiré à part, qu’il dut cependant à nouveau mettre au pilon.

À la suite de cela, les ouvrages de Heine – présents et futurs – furent interdits, d’abord en Prusse, en 1833, puis dans tous les États membres de la Confédération germanique, en 1835, par décision Parlement de Francfort. Le même destin attendait les écrivains de la Jeune-Allemagne. Le Parlement expliquait sa décision en indiquant que les membres de ce groupe tentaient de « s’attaquer à la religion chrétienne de la manière la plus impudente, de dégrader la situation actuelle et de détruire toute discipline et toute forme de moralité, sous couvert d’un style s’apparentant aux belles lettres et accessible à toutes les classes de lecteurs »

De l’avis de nombreux historiens et spécialistes de la littérature, avec La Situation Française, Heine fonda le journalisme politique moderne. Avec cette série d’articles, Heine commence son historiographie du présent, un nouveau genre, dans lequel les journalistes et écrivains rendent compte de leur temps. Son style influence, encore aujourd’hui, les pages culturelles allemandes. De ce fait, elle reste un fait marquant de l’histoire de la littérature et de la presse allemandes. De surcroît, Heine prit, dès lors, le rôle d’un médiateur spirituel entre l’Allemagne et la France et il se plaça également pour la première fois dans un cadre général européen. En 2010, l’éditeur Hoffmann und Campe a publié un fac-similé du manuscrit de La Situation Française, dont l’original passait jusqu’alors pour avoir disparu.

Après l’interdiction de ses œuvres en Allemagne, Paris devint définitivement le lieu d’exil de Heine. Durant ces années, apparurent les premiers symptômes de la maladie – crises de paralysie, migraines et problèmes de vue -, qui devaient le clouer au lit pendant les huit dernières années de sa vie. Mais, d’abord, il profita de la vie parisienne. Il entra en contact avec les grands noms de la culture européenne qui y vivaient, tels que Hector Berlioz, Ludwig Börne, Frédéric Chopin, George Sand, Alexandre Dumas et Alexander von Humboldt. Pendant un temps, il se rapprocha également des socialistes utopiques, comme Prosper Enfantin, un élève de Henri de Saint-Simon. L’espoir de Heine de trouver, dans le mouvement quasi-religieux de ses derniers, un « nouvel évangile », un « troisième testament », a contribué à sa décision de partir s’installer à Paris. Malgré sa fascination initiale, il se détourna bientôt des saint-simoniens, entre autres parce qu’ils attendaient de lui qu’il mette ses talents d’écrivain à leur service. En 1835, après que l’échec du mouvement fut devenu manifeste, Heine écrivit :

    « Nous [les panthéistes] ne voulons ni sans-culottes, ni bourgeoisie frugale, ni présidents modestes; nous fondons une démocratie de dieux terrestres, égaux en béatitude et en sainteté. […]Les saint-simoniens ont compris et voulu quelque chose d’analogue; mais ils étaient placés sur un terrain défavorable, et le matérialisme qui les entourait les a écrasés, au moins pour quelque temps. On les a mieux appréciés en Allemagne. »

— Histoire de la religion et de la philosophie en Allemagne

Paris inspira à Heine une abondance d’essais, d’articles politique, de polémiques, de mémorandums, poèmes et œuvres en prose. Alors qu’il cherchait à rapprocher les Allemands de la France et les Français de l’Allemagne, il mena à bien des analyses quasi prophétiques, par exemple en conclusion de Histoire de la religion et de la philosophie en Allemagne. Heine écrivit ce texte en 1834, à l’adresse des Français, 99 ans avant la prise du pouvoir par ceux qui allaient brûler ses livres :

    « Le christianisme a adouci jusqu’à un certain point cette brutale ardeur batailleuse des Germains, mais il n’a pu la détruire, et quand la croix, ce talisman qui l’enchaîne, viendra à se briser, alors débordera de nouveau la férocité des anciens combattants, l’exaltation frénétique des Berserkers que les poètes du Nord chantent encore aujourd’hui. […] La pensée précède l’action comme l’éclair le tonnerre. Le tonnerre en Allemagne est bien à la vérité allemand aussi : il n’est pas très leste, et vient en roulant un peu lentement ; mais il viendra, et quand vous entendrez un craquement comme jamais craquement ne s’est fait encore entendre dans l’histoire du monde, sachez que le tonnerre allemand aura enfin touché le but. À ce bruit, les aigles tomberont morts du haut des airs, et les lions, dans les déserts les plus reculés de l’Afrique, baisseront la queue et se glisseront dans leurs antres royaux. On exécutera en Allemagne un drame auprès duquel la révolution française ne sera qu’une innocente idylle. »

— Histoire de la religion et de la philosophie en Allemagne

Bien avant la plupart de ses contemporains, Heine prit conscience du caractère destructeur du nationalisme allemand, qui – à la différence de la France – s’éloignait de plus en plus des idées de démocratie et de souveraineté du peuple. Le poète y ressentait, plus exactement, une haine sous-jacente de tout ce qui était étranger, comme il l’écrivait dans le poème En deçà et au-delà du Rhin :

    « Nous autres Allemands, nous nous entendions mieux à la haine.
Elle sourd des profondeurs de l’âme,
la haine allemande ! Et pourtant elle se gonfle, géante,
et peu s’en faut qu’elle ne remplisse de ses poisons
la tonne de Heidelberg »

— Poésies inédites
La controverse avec Ludwig Börne

L’École Romantique (1836), le roman inachevé Le Rabbin de Bacharach et le mémorandum Sur Ludwig Börne (1840) sont d’autres ouvrages importants de ces années-là.
Ludwig Börne (vers 1835)

Heine y réagit aux Lettres de Paris de son ancien ami, dans lesquelles ce dernier lui reproche d’avoir trahi les idéaux de la Révolution. De même que lors du conflit avec Platen, des animosités personnelles jouèrent un rôle dans son affrontement avec Ludwig Börne, qui fut, en son temps, plus célèbre que Heine. Les causes profondes étaient cependant de nature fondamentale et reposaient sur l’idée que le poète et l’artiste se faisait de lui-même en général.

L’ensemble de l’œuvre de Heine est marquée par ses efforts pour être un artiste au-dessus des partis. Il se voulait être un poète et journaliste libre, indépendant, et, sa vie durant, il ne se considéra jamais engagé dans aucun courant politique. Il se démarquait encore du publiciste, Ludwig Börne, républicain radical, d’une manière que Börne pouvait ressentir comme bienveillante : « Je suis une guillotine ordinaire et Börne une guillotine à vapeur. » Mais quand il s’agissait d’art et de poésie, Heine accordait toujours un rang plus élevé à la qualité de l’œuvre qu’à l’intention ou à la manière de penser de l’artiste.

Börne voyait de l’opportunisme dans cette attitude. À de multiples reprises, il reprocha à Heine son manque d’opinion et il exigeait d’un poète qu’il se positionnât clairement dans le combat pour la liberté. Avec cette controverse pour savoir si, et à quel point, un écrivain peut être partial, Heine et Börne annoncent des polémiques à venir sur la morale politique en littérature, telles que celles qui, au XXe siècle ont opposé Heinrich et Thomas Mann, Gottfried Benn et Bertolt Brecht, Georg Lukács et Theodor W. Adorno, Jean-Paul Sartre et Claude Simon. C’est pourquoi Hans Magnus Enzensberger a tenu la dispute entre Heine et Börne pour « la controverse la plus importante de l’histoire de la littérature allemande ».

Le mémorandum ne parut qu’en 1840, trois ans après la mort de Börne, sous le titre équivoque, non autorisé par Heine, de Heinrich Heine sur Ludwig Börne. Même des lecteurs, par ailleurs bien disposés à son égard, en tinrent rigueur à Heine, ainsi que des railleries qu’il contenait, sur la relation triangulaire de Börne avec son amie Jeannette Wohl et l’époux de celle-ci, le marchand francfortois Salomon Strauss. Strauss, qui se sentit ridiculisé par cette publication, affirma par la suite qu’il avait giflé le poète en public, à cause de ses propos. Heine le provoqua alors en duel et fut légèrement blessé à la hanche, tandis que Strauss en sortit indemne.
Mariage, voyage en Allemagne et conflit successoral
L’épouse de Heine, Mathilde (Augustine Crescence Mirat)

Un peu avant le duel, Heine épousa, en 1841, à l’église St-Sulpice l’ancienne vendeuse de chaussures Augustine Crescence Mirat, qu’il appelait Mathilde et qu’il voulait savoir à l’abri du besoin, au cas où il viendrait à mourir. Le mariage eut lieu, selon son souhait à elle, selon le rite catholique. Toute sa vie durant, Heine lui a dissimulé ses origines juives.

En 1833, il avait fait la connaissance de la jeune fille, alors âgée de 18 ans, et vivait avec elle, vraisemblablement, depuis octobre 1834. Depuis 1830, Mathilde était ce que l’on appelait une grisette parisienne, c’est-à-dire une jeune ouvrière, non mariée, qui, selon les normes de l’époque, n’était pas respectable. Elle était séduisante, avait de grands yeux sombres, une chevelure brune, un visage rond et une silhouette très admirée. Reconnaissable entre toutes, sa « voix de fauvette » haut perchée lui donnait un air infantile, mais fascinait Heine. Il semble s’être épris de Mathilde très soudainement. Bon nombre de ses amis, en revanche, parmi lesquels Marx et Engels, désapprouvaient cette liaison avec une femme simple et joviale. Mais Heine semble aussi l’avoir aimée pour ces raisons, car elle lui apportait l’exact opposé de son entourage intellectuel. Au début de leur relation, il avait essayé de rehausser un peu le niveau d’instruction de son amie, issue de la campagne. Grâce à lui, elle apprit à lire et à écrire. Il lui finança plusieurs séjours dans des institutions d’éducation pour jeunes femmes.

Leur vie commune connut des turbulences : à de violentes scènes de ménage, souvent provoquées par la prodigalité de Mathilde, succédaient les réconciliations. À côté d’affectueuses descriptions de sa femme, on trouve également chez Heine des vers pleins de méchanceté, comme ceux du poème Célimène:

    « Tes lubies, tes perfidies,
Je les ai endurées en silence
D’autres à ma place
T’auraient depuis longtemps assommée. »

Heine l’estimait, bien que Mathilde ne parlât pas allemand ou – plus exactement – parce qu’elle ne parlait pas l’allemand et, de ce fait, ne pouvait se faire une idée réelle de sa valeur en tant que poète. Ce propos de Mathilde nous est parvenu : « Mon mari écrivait des poèmes à longueur de temps ; mais je ne crois pas que cela avait beaucoup de valeur, car il n’en était jamais content. »39 Pour Heine, cette ignorance était justement le signe de ce que Mathilde l’aimait pour l’homme qu’il était et non en tant que poète éminent.
Isidor Popper : Heine à l’époque de son voyage en Allemagne (1843/44)

En 1843, Heine écrivit son poème Pensées nocturnes40:

    « Quand je pense à l’Allemagne dans la nuit,
C’en est fini de mon sommeil,
Je ne peux plus fermer l’œil,
Et mes larmes brûlantes s’écoulent. »

Il finit par ces vers :

    « Dieu merci ! par ma fenêtre se réfracte
La lumière du jour, française et joyeuse ;
Arrive ma femme, belle comme l’aube,
Et d’un sourire chasse les préoccupations allemandes. »

Les « préoccupations allemandes » de Heine ne concernaient pas seulement la situation politique outre-Rhin, mais aussi sa mère, désormais veuve et seule. C’est notamment pour la revoir et lui présenter son épouse, qu’il entreprit, en 1843 (L’Allemagne. Un conte d’hiver) et 1844 ses deux derniers voyages en l’Allemagne. À Hambourg, il rendit visite à son éditeur Campe et, pour la dernière fois, à son oncle et soutien de toujours, Salomon Heine. À la mort de Salomon, en décembre 1844, un conflit de succession éclata entre son fils Carl et son neveu Heinrich Heine, conflit qui allait durer plus de deux ans. Après la mort de son père, Carl cessa de payer la rente annuelle que Salomon avait accordée à son neveu en 1838, mais dont il n’avait pas prévu la poursuite dans ses dispositions testamentaires. Heinrich Heine, qui en éprouva de l’humiliation, usa également de sa plume au cours de ce conflit et fit ainsi publiquement pression sur son cousin. En février 1847, ce dernier finit par accepter la poursuite du paiement de la rente, à la condition que Heinrich Heine ne publiât plus d’écrits sur la famille sans son assentiment.

Le conflit trouva son origine dans le souci constant qu’avait Heine d’assurer sa situation financière et celle de son épouse. Par ailleurs, en tant qu’écrivain, son succès n’était pas qu’artistique, mais aussi économique : durant ses meilleures années parisiennes, il gagna jusqu’à 34700 francs par an, ce qui correspondrait aujourd’hui (2007) à plus de 200 000 euros. Il devait une partie de ce revenu à un apanage de l’État français, qui sera cependant supprimé après la Révolution de février 1848. Heine ressentit cependant toujours sa situation financière comme incertaine et, en public, la décrivait souvent plus mauvaise qu’elle ne l’était en vérité. Durant les années qui suivirent, il s’agit surtout, pour lui, d’assurer l’avenir matériel de sa femme.

Après la mort de Heine, Mathilde se révéla d’ailleurs particulièrement douée pour les affaires. C’est très favorablement qu’elle négocia avec Campe pour l’exploitation à venir des ouvrages de son époux. Elle lui survécut plus d’un quart de siècle et mourut en 1883. Leur union resta sans enfants.
Heine et le socialisme
Allemagne. Un conte d’hiver, reliure de la première édition séparée, 1844.

Du milieu des années 1840 datent les grandes épopées en vers de Heine Atta Troll et — nourri par son voyage en Allemagne de 1843 — Allemagne. Un Conte d’Hiver. Il y commentait, avec un mordant tout particulier, la situation de l’État, de l’Église et de la société en Allemagne. Il décrit ainsi, dans les vers d’introduction, une scène juste après le passage de la frontière, où une jeune fille chante un air pieux, sur une harpe, « avec de vrais sentiments et une fausse voix »42 :

    « Elle chantait le chant du vieux renoncement,
Le tra-la-la du paradis
Avec lequel, quand il pleurniche, on assoupit
Le peuple, ce grand malappris.

    J’en connais la mélodie, j’en connais les paroles,
Je connais même Messieurs les auteurs ;
Je sais, qu’en secret, ils buvaient du vin
Et prêchaient l’eau à leurs auditeurs.

    Je veux vous composer, mes amis,
Un chant nouveau, ce qu’il y a de mieux !
Nous voulons déjà, ici-bas sur terre,
Fonder le royaume des cieux.

    Nous voulons être heureux sur terre,
Et cesser d’être dans le besoin ;
Le ventre paresseux ne doit pas digérer
Le produit du dur labeur de nos mains. »

Karl Marx

Dans ces vers résonnent des idées de Karl Marx. Il avait fait sa connaissance durant ces années-là, ainsi que celle du futur fondateur de la social-démocratie allemande, Ferdinand Lassalle. Par la suite, Heine collabora aux revues de Marx, le Vorwärts ! et les Deutsch-Französische Jahrbücher. Il publia ses nouveaux chants, en 1844, dans le recueil Nouveaux Poèmes, dans lequel le Conte d’hiver apparaissait également au départ.

Depuis le début des années 1840, le ton de Heine s’était considérablement radicalisé. Il fit partie des premiers poètes allemands qui prirent conscience des conséquences de la révolution industrielle en marche et soulevèrent dans leurs œuvres la question de la misère de la toute nouvelle classe ouvrière. Son poème Les Tisserands Silésiens, de juin 1844, est exemplaire à ce sujet. Il était inspiré de la révolte des tisserands, qui avait éclatée, le même mois, dans les villes silésiennes de Peterswaldau et Langenbielau.
Première page du Vorwärts ! avec le Chant des Tisserands de Heine, 1844

    « Les Tisserands Silésiens

    L’œil sombre et sans larmes,
Devant le métier, ils montrent les dents ;
Allemagne, nous tissons ton linceul.
Nous le tissons d’une triple malédiction –
Nous tissons, nous tissons !

    Maudit le dieu que nous avons prié
Dans la froideur de l’hiver, dans les jours de famine ;
Nous avons en vain attendu et espéré,
Il nous a moqués, bafoués, ridiculisés –
Nous tissons, nous tissons !

    Maudit le roi, le roi des riches,
Que notre misère n’a pu fléchir,
Qui nous a arraché jusqu’au dernier sou
Et nous fait abattre comme des chiens –
Nous tissons, nous tissons !

    Maudite l’hypocrite patrie,
Où seuls croissent l’ignominie et la honte,
Où chaque fleur s’affaisse bien tôt,
Et la pourriture, la putréfaction régalent la vermine –
Nous tissons, nous tissons !

    La navette vole, le métier craque,
Nous tissons avec ardeur, et le jour, et la nuit –
Vieille Allemagne, nous tissons ton linceul,
Nous le tissons d’une triple malédiction,
Nous tissons, nous tissons ! »

Ce poème, également connu sous le nom de Chant des Tisserands parut le 10 juin 1844, sous le titre Les Pauvres Tisserands, dans le journal Vorwärts !, édité par Karl Marx, et, tiré à 50 000 exemplaires, il fut distribué, sous forme de tract, dans les régions où avait lieu la révolte. Le ministre de l’intérieur de Prusse, Adolf Heinrich von Arnim-Boitzenburg, décrivit ce texte, dans un rapport au roi Frédéric-Guillaume IV, comme « une harangue aux pauvres parmi le peuple, au ton séditieux et remplie de propos criminels ». La Chambre Royale de justice de Prusse décréta l’interdiction du poème. En 1846, en Prusse, un récitant, qui avait, malgré tout, eu l’audace de dire ce poème en public, fut condamné à la prison. Friedrich Engels, qui avait fait la connaissance de Heine en août 1844, traduisit le Chant des Tisserands en anglais et le fit publier, en décembre de la même année, dans le journal The New Moral World.

Depuis le début de sa période parisienne, Heine entretenait des liens avec des représentants du saint-simonisme, l’un des premiers courants socialistes. Malgré ces contacts et ses relations amicales avec Marx et Engels, il eut cependant toujours une attitude ambivalente à l’égard de la philosophie marxiste. Heine reconnaissait la misère de la classe ouvrière naissante et soutenait ses revendications. En même temps, il craignait que le matérialisme et la radicalité des idées communistes ne détruisent beaucoup de ce qu’il aimait et admirait dans la culture européenne. Dans la préface de l’édition française de Lutèce, Heine écrivait, un an avant sa mort :

    « Cet aveu, que l’avenir appartient aux communistes, je le fis d’un ton d’appréhension et d’angoisse extrêmes, et hélas ! ce n’était nullement un masque ! En effet, ce n’est qu’avec horreur et effroi que je pense à l’époque où ces sombres iconoclastes parviendront à la domination : de leurs mains calleuses ils briseront sans merci toutes les statues de marbre de la beauté, si chères à mon cœur ; ils fracasseront toutes ces babioles et fanfreluches fantastiques de l’art, qu’aimait tant le poète ; ils détruiront mes bois de lauriers et y planteront des pommes de terre ; […] et hélas ! mon Livre des Chants servira à l’épicier pour en faire des cornets où il versera du café ou du tabac à priser pour les vieilles femmes de l’avenir. Hélas ! je prévois tout cela, et je suis saisi d’une indicible tristesse en pensant à la ruine dont le prolétariat vainqueur menace mes vers, qui périront avec tout l’ancien monde romantique. Et pourtant, je l’avoue avec franchise, ce même communisme, si hostile à tous mes intérêts et mes penchants, exerce sur mon âme un charme dont je ne puis me défendre ; deux voix s’élèvent en sa faveur dans ma poitrine, deux voix qui ne veulent pas se laisser imposer silence […]. Car la première de ces voix est celle de la logique. […] et si je ne puis réfuter cette prémisse : « que les hommes ont tous le droit de manger, » je suis forcé de me soumettre aussi à toutes ses conséquences […]. La seconde des deux voix impérieuses qui m’ensorcèlent est plus puissante et plus infernale encore que la première, car c’est celle de la haine, de la haine que je voue à un parti dont le communisme est le plus terrible antagoniste, et qui est pour cette raison notre ennemi commun. Je parle du parti des soi-disant représentants de la nationalité en Allemagne, de ces faux patriotes dont l’amour pour la patrie ne consiste qu’en une aversion idiote contre l’étranger et les peuples voisins, et qui déversent chaque jour leur fiel, notamment contre la France.  »

— Heine, Lutèce, 1855
La révolution échouée
Barricade dans la rue Soufflot, Paris, 25 juin 1848

Proche du mouvement libéral constitutionnel, Heine suivit les événements de l’année 1848 en Europe avec des sentiments mélangés. Il était largement en accord avec la situation politique instaurée en France par la Révolution de juillet 1830. C’est pourquoi il n’avait aucun problème à accepter une rente de l’État français. De ce point de vue, il regarda la révolution parisienne de février et ses répercussions avec un scepticisme grandissant. Dans une lettre du 9 juillet 1848 à Julius Campe, par exemple, il qualifiait les événements d’« anarchie universelle, embrouillamini mondial, folie divine devenue manifeste ! »

En revanche, en Allemagne, il fallait absolument créer un État national et avec une constitution démocratique. Cet objectif, que Heine soutenait, était alors également celui que poursuivaient les libéraux durant la Révolution de Mars dans les États de la Confédération germanique. Cependant, les défenseurs d’un régime républicain et démocratique restaient minoritaires, non seulement dans les parlements des différents États, mais également au Parlement de Francfort : déçu, Heine se détourna bientôt de l’évolution des événements en Allemagne. Dans la tentative du premier parlement élu en Allemagne de créer une monarchie impériale héréditaire, il ne vit que le rêve romantique, et politiquement impropre, de la résurrection du Saint-Empire romain germanique, disparu en 1806.
Le drapeau noir-rouge-or pendant la Révolution de Mars à Berlin

Dans le poème Michel après mars, il écrit :

    « Lorsque le drapeau noir-rouge-or,
Le bric-à-brac de la vieille Allemagne,
Parut à nouveau, alors l’illusion chancela
Ainsi que la féerie suave des contes.

    Je connaissais les couleurs de cette bannière
Et leur présage :
De la liberté allemande, elles m’apportaient
Les pires nouvelles.

    Je voyais déjà le Arndt et le père Jahn
Ces héros d’un autre temps
S’extirper de leurs tombeaux
Et se battre pour l’Empereur.

    Toute cette faune d’étudiants
Sortis de mes jeunes années
Qui s’enflammaient pour l’Empereur,
Lorsqu’ils étaient ivres.

    Je voyais la gent grissonante à force de péchés
Des diplomates et des prêtres,
Les vieux chevaliers servants du droit romain,
S’affairant au temple de l’unité – (…) »

Les couleurs noir-rouge-or étaient donc, aux yeux de Heine, un symbole tourné vers le passé, les couleurs des Burschenschaften allemandes, à qui il reprochait leur « teutomanie » et leur « patriotisme pompeux »48. À ceux qui critiquaient cette position, il avait déjà répondu en 1844, dans la préface de Allemagne. Un conte d’hiver : « Plantez les couleurs noir-rouge-or au sommet de la pensée allemande, faites-en l’étendard de la liberté des hommes, et je verserai pour elle le meilleur sang de mon cœur. Tranquillisez-vous, j’aime la patrie, tout comme vous. » La première phase de la révolution échoua lorsque le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV refusa la couronne impériale, que lui proposait la majorité à l’assemblée nationale. En réaction, de nouveaux soulèvements démocratiques eurent lieu, à l’ouest et dans le sud-ouest de l’Allemagne. L’objectif était d’imposer aux princes la constitution de Francfort. Mais, entre l’été et l’automne, cette seconde vague révolutionnaire fut bientôt vaincue, en grande partie par les troupes prussiennes. Résigné, Heine commente les événements dans son poème En octobre 1849:

    « Les vents violents se sont couchés
Et le calme revient au pays.
Germania, la grande enfant
se réjouit à nouveau de ses arbres de Noël.

    (…)
Dans une douillette intimité se reposent le fleuve et la forêt,
baignés d’un doux clair de lune ;
Ne reste parfois qu’un bruit sec – Est-ce un coup de feu ? –
C’est un ami peut-être, que l’on fusille. »

Le tombeau-matelas

En février 1848, alors que la révolution éclatait à Paris, Heine fit une grave crise. Presque totalement paralysé, il devra passer ses dernières huit années alité, dans ce qu’il appela lui-même son « matelas-tombeau ». Depuis 1845, une maladie neurologique le rongeait, s’aggravant de façon dramatique par crises successives. En 1846, il fut même déclaré mort. Des séjours dans des lieux de cure, à Barèges dans les Pyrénées en 1846 ou à la campagne près de Montmorency en 1847, par exemple, ne lui apportèrent aucun soulagement sensible. S’y ajoutèrent les désagréments occasionnés par le conflit de succession qu’il eut, des années durant, avec son cousin de Hambourg, Carl Heine, conflit qui ne sera réglé qu’en 1847. L’état de santé de Heine était alors déjà très dégradé.

Friedrich Engels rapportait, en janvier 1848, soit encore avant la crise décisive : « Heine est au plus mal. Il y a quinze jours, je suis allé le voir, il était au lit et venait d’avoir une crise nerveuse. Hier, il était debout, mais faisait peine à voir. Il ne peut plus faire trois pas. En s’appuyant aux murs, il se glisse du fauteuil au lit, et vice versa. En plus de cela, le bruit dans sa maison, qui le rend fou. »
Heinrich Heine malade (Dessin de Charles Gleyre, 1851)

Heine lui-même semblait convaincu d’être malade de la syphilis et certains se prononcent, encore aujourd’hui, en faveur au moins du caractère syphilitique de son mal51. De nombreux biographes reprirent d’abord ce diagnostic, qui est pourtant, depuis peu, de plus en plus remis en question. Une étude plus poussée de tous les documents contemporains relatifs aux antécédents de Heine attribue plutôt les symptômes les plus importants à une maladie tuberculeuse52, tandis qu’une analyse des cheveux du poète, effectuée en 1997, suggère un saturnisme chronique. Une autre hypothèse circule, selon laquelle il aurait souffert de sclérose latérale amyotrophique ou de sclérose en plaques.

La puissance créatrice et intellectuelle de Heine ne faiblit pas durant les années passées dans son lit de douleur. Alors qu’il ne pouvait quasi plus écrire lui-même, il dictait le plus souvent ses vers et ses écrits à un secrétaire ou confiait à celui-ci la recopie des brouillons écrits de sa propre main. La relecture des manuscrits, dont il se chargera jusqu’à la fin, constituait pour Heine, presque aveugle, un tourment supplémentaire. Malgré ses conditions difficiles, il publia encore tout une série d’œuvres essentielles, au nombre desquelles le volume de poésie Romancero (1851), ainsi que Le Docteur Faust et, en 1854, trois volumes d’Écrits mêlés, qui comprenaient, entre autres, son testament politique Lutèce et Les poèmes. 1853 et 1854.

Dans le poème Enfant perdu tiré du Romancero, il tire le bilan de sa vie politique:

    « Sentinelle perdue dans la guerre de la liberté,
J’ai tenu, fidèle, pendant trente années.
J’ai combattu sans espoir de vaincre.
Je savais que je ne rentrerais pas indemne.

    […]
Mais je tombe invaincu, et mes armes
Ne se sont pas brisées – Mon cœur seul s’est brisé. »

Dans les années qui ont précédé sa mort, Heine développa une vision plus indulgente de la religion. Dans son testament du 13 novembre 1851 il déclare sa foi en un Dieu personnel, sans pour autant se rapprocher de l’une des Églises chrétiennes ou du judaïsme. Il s’y exprime ainsi :

    « Bien que, par mon acte de baptême, j’appartienne à la confession luthérienne, je ne souhaite pas que des représentants de cette Église soient invités à mon enterrement ; de même, je refuse que tout autre prêtre officie, lors de l’inhumation de mon corps. Ce souhait n’est pas une lubie de libre-penseur. Depuis quatre ans, j’ai renoncé à tout orgueil philosophique et suis revenu vers des idées et des sentiments religieux ; je meurs dans la croyance en un Dieu unique, le créateur éternel de ce monde, dont j’implore la miséricorde pour mon âme immortelle. Je regrette d’avoir parfois parlé de choses saintes sans le respect qui leur était dû, mais j’étais entraîné bien plus par l’esprit de mon époque que par mes propres penchants. Si j’ai, sans le savoir, offensé les bonnes mœurs et la morale, essence véritable de toutes les religions monothéistes, alors j’en demande pardon à Dieu et aux hommes. »

Elise Krinitz, la « Mouche »
Buste de Heine au cimetière Montmartre à Paris

Déjà en septembre 1851, il avait justifié, par sa longue maladie, sa foi renouvelée en un Dieu « capable d’aider ». Il comparait, en même temps, la conviction de l’immortalité de l’âme, qui accompagnait cette foi, avec un « os à moelle que le boucher, content de son client, lui glisse dans le panier, en guise de cadeau ». D’un tel os, on fait « de délicieux bouillons, qui, pour un pauvre malade languissant, constituent un festin tout à fait bénéfique ». Le texte s’achève finalement par le refus de toute religiosité organisée :

    « Je dois pourtant démentir formellement la rumeur, selon laquelle mes pas en arrière m’auraient mené jusqu’au sein ou même au seuil de quelque Église que ce soit. Non, mes convictions et opinions religieuses sont restées libres de tout clergé ; aucun son de cloche ne m’a séduit, aucun cierge ne m’a ébloui. Je n’ai joué d’aucune symbolique et n’ai pas tout à fait renoncé à ma raison. Je n’ai rien abjuré, pas même mes vieilles divinités païennes, dont je m’étais certes détourné, mais ne m’en séparant qu’avec amour et amitié. »

— Postface de Romancero

Malgré sa souffrance, l’humour et la passion ne firent pas défaut à Heine. Les derniers mois de sa vie furent rendus plus supportables par les visites de son admiratrice Elise Krinitz, qu’il appelait tendrement « Mouche », faisant référence à l’animal figurant sur le cachet de ses lettres60. La jeune femme, âgée de 31 ans, étaient née en Allemagne et était venue à Paris avec ses parents adoptifs. Elle « vivait en donnant des cours de piano et de langue allemande ». Par la suite, elle deviendra écrivain sous le pseudonyme de Camille ou de Camille Selden. Heine fit d’elle sa « fleur de lotus adorée » et son « grâcieux chat musqué ». Elise Krinitz aimait sincèrement cet homme moribond, quasi aveugle. Il avait été « le poète favori de ses jeunes années ». À cause de l’état de Heine, cette passion ne put pourtant s’épanouir que sur un plan purement intellectuel. Il commenta cela avec beaucoup d’auto-dérision dans les vers suivants :

    « Des mots ! Des mots ! Pas de faits !
jamais de viande, poupée chérie.
L’esprit toujours et pas de rôti,
pas de boulettes dans la soupe »

Tombe de Heine à Paris

Sa capacité à plaisanter encore de la mort – ainsi que la pleine conscience qu’il avait de son rang au sein de la littérature allemande -, c’est ce que montre ce poème :

    « En mon sein sont morts
Tous les désirs vains de ce monde,
Quasi morte aussi en moi
La haine des méchants, et même le sens
De ma propre misère, comme de celle des autres –
En moi ne vit encore que la mort !

    Le rideau tombe, la pièce est jouée,
Et maintenant, lassé, il rentre chez lui
Mon cher public allemand,
Les bonnes gens ne sont pas stupides,
Réjoui, il mange jusqu’à la nuit,
Et boit son verre, chante et rit –
Il a raison, le noble héros,
qui jadis disait, dans le livre d’Homère :
Le moindre philistin vivant
De Stuckert sur Neckar, est bien plus heureux
Que moi, le Pélide, le héros mort,
Le prince de l’ombre dans le monde souterrain. »

Plaque commémorative Henri Heine au 3 avenue Matignon à Paris

Le 17 février 1856, Heinrich Heine mourut au 3 avenue Matignon à Paris dans l’ancien 1er arrondissement (actuellement dans le 8e arrondissement). Trois jours plus tard, il fut enterré au cimetière de Montmartre. Selon ses dernières volontés, Mathilde, dont il avait fait sa légataire universelle, sera enterrée avec lui, après sa mort, 27 ans plus tard. Le tombeau, construit en 1901, a été décoré par un buste en marbre du sculpteur danois Louis Hasselriis (de) et du poème Où ?.
Tombe de Heine à Paris et poème „Où ?”

    « Le dernier repos de celui que le voyage
A fatigué, où sera-t-il ?
Sous les palmiers du sud ?
Sous les tilleuls du Rhin ?

    Serai-je, quelque part dans le désert,
Enfoui par des mains étrangères ?
Ou reposerai-je sur les bords
D’une mer, dans le sable ?

    Quoi qu’il en soit ! le ciel de Dieu
m’entourera, là-bas comme ici
Et en guise de veilleuses flotteront
La nuit au-dessus de moi les étoiles. »

Importance et héritage

En raison de son originalité autant que de son étendue, tant au niveau de la forme que du fond, l’œuvre de Heine ne peut être clairement classée dans aucun courant littéraire. Heine est issu du romantisme, mais il en a très vite dépassé la tonalité et la thématique – même en poésie. Son biographe Joseph A. Kruse voit dans son œuvre des éléments issus de l’Aufklärung (les Lumières allemandes), du classicisme de Weimar, du réalisme et du symbolisme.

Il était surtout un auteur critique du Vormärz. Son aspiration au changement politique, à plus de démocratie dans toute l’Europe, et particulièrement en Allemagne, le rapproche des écrivains de la Jeune-Allemagne, au nombre desquels on le compte parfois. Qu’il puisse concevoir la démocratie dans le cadre d’une monarchie constitutionnelle, comme celle du « Roi Citoyen », Louis-Philippe Ier, lui a valu la critique des républicains convaincus. Par contre, la prise de distance de Heine avec la littérature engagée, qu’il comparait à des « articles de journaux rimés » eut lieu bien moins pour des motifs politiques qu’esthétiques. Heine était proche de Karl Marx et de Friedrich Engels, sans pour autant partager tout à fait leur philosophie politique.

Heine divisait déjà ses contemporains, notamment parce que lui-même ne reculait pas devant des jugements clivants. Il attaquait ses adversaires, réels ou supposés, aussi durement qu’il était attaqué lui-même, et ne s’effrayait d’aucune polémique. Après sa mort, l’âpreté des débats à son égard s’accrut encore – et persista encore plus d’un siècle.
Le conflit de la mémoire

Symptomatique fut le conflit autour de l’édification d’un monument à la mémoire de Heine en Allemagne, qui fit dire à Kurt Tucholsky en 1929 : « Dans ce pays, le nombre des monuments allemands élevés à des guerriers se rapporte au nombre des monuments allemands à Heine comme le pouvoir à l’esprit. »

Depuis 1887, il existait des initiatives pour l’érection d’un monument en l’honneur du poète dans sa ville natale de Dusseldorf, afin de célébrer le prochain centenaire de sa naissance. Mais la perception de Heine par le public était alors de plus en plus influencée par des spécialistes littéraires aux arguments nationalistes et antisémites. Ainsi, dans son fameux essai publié en 1906 Heinrich Heine. Un monument aussi, Adolf Bartels dénonçait, après coup, les projets de monument de Dusseldorf comme une « capitulation devant le judaïsme » et Heine lui-même comme « Juif de la décadence ». En 1893, face à de semblables attaques, le conseil municipal de Dusseldorf avait déjà retiré son approbation à l’érection du monument conçu par le sculpteur Ernst Herter. Cette représentation de la Loreley fut finalement acquise par des germano-américains pour le quartier du Bronx à New York. Aujourd’hui connue sous le nom de Lorelei fountain, elle se trouve à proximité du Yankee Stadium. À Dusseldorf, on apposa plus tard une plaque commémorative sur la maison natale de Heine, qui fut toutefois démontée et fondue en 1940.

Entreprise en 1931, une seconde tentative à Dusseldorf pour ériger un monument à Heine échoua deux ans plus tard, avec l’arrivée des nazis au pouvoir. La sculpture allégorique, déjà achevée, le Jeune homme montant fut exposée, sans référence explicite à Heine, d’abord dans un musée, puis, après-guerre, au Ehrenhof (de) de Dusseldorf. Ce n’est que depuis 2002 qu’une inscription sur son socle désigne Heine. La ville natale de Heine n’a honoré le poète officiellement, avec l’érection d’un monument, qu’en 1981, soit près de 100 ans après les premières initiatives dans ce sens, et cela a, à nouveau, généré un conflit. La Heinrich-Heine-Gesellschaft souhaitait l’exécution d’un projet qu’Arno Breker avait déjà conçu pour le concours de 1931. Breker, admirateur de Heine, mais également l’un des sculpteurs officiels au temps du national-socialisme, avait réalisé une figure assise idéalisée, qui représente le poète sous les traits d’un jeune homme lisant. Le responsable du service culturel de Dusseldorf refusa cependant cette sculpture. Par la suite, elle fut exposée sur l’île Nordeney. C’est finalement le projet du sculpteur Bert Gerresheim (de) qui a été réalisé, l’actuel monument à Heine sur le Schwanenmarkt de Dusseldorf (de).

Article publié par  online-litterature

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