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Socrate

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Socrate

 

Socrate (en grec ancien Σωκράτης / Sōkrátēs) est un philosophe grec du Ve siècle avant. J.-C. (-470 à -399). Il est considéré comme l’un des inventeurs de la philosophie morale et politique. Socrate n’a laissé aucun écrit, mais sa pensée et réputation se sont transmises par des témoignages indirects. Ses disciples Platon et Xénophon ont notablement œuvré à maintenir l’image de leur maître, qui est mis en scène dans leurs œuvres respectives.

 

Déjà renommé de son vivant, Socrate est devenu l’un des penseurs les plus illustres de l’histoire de la philosophie. Sa condamnation à mort et sa présence très fréquente dans les dialogues de Platon ont contribué à faire de lui une icône philosophique majeure. La figure de Socrate a été discutée, reprise, et réinterprétée jusqu’à l’époque contemporaine. Socrate est ainsi célèbre au-delà de la sphère philosophique, et son personnage entouré de légendes.

Apologie de Socrate (Platon) Page Librivox

 

L’Apologie de Socrate est un ouvrage du philosophe grec Platon.
Dans l’Apologie de Socrate, Platon rapporte les plaidoyers de Socrate lors de son procès en 399 avant J.-C. à Athènes qui déboucha sur sa condamnation à mort. Cette défense se déroule en trois parties, ayant toutes un lien direct avec la mort. Socrate se défend devant les juges, mais aussi devant toute la cité d’Athènes (composant le Tribunal de la Cité). Il répond aux trois chefs d’accusation déposés contre lui : corruption de la jeunesse, non-reconnaissance de l’existence des dieux traditionnels athéniens, et introduction de nouvelles divinités dans la cité. Il y eut 30 jours d’intervalle entre la condamnation de Socrate et sa mort, pendant lesquels il resta enchaîné dans sa prison. Ses amis lui rendaient visite et s’entretenaient avec lui quotidiennement.

Personnages : Socrate et son accusateur Mélétos, un poète athénien ; d’autres assistent encore aux plaidoyers : Platon, Apollodore de Phalère, Criton d’Athènes et quelques autres auditeurs de Socrate, cités mais muets.

Socrate La pensée magique  Maître et contremaître

En dépit de cette influence culturelle, très peu de choses sont connues avec certitude sur le Socrate historique. Les témoignages le concernant sont souvent discordants, et reconstituer la vie ou la pensée originelle de Socrate est une approche qui peut sembler obsolète.
On sait peu de choses sur la vie de Socrate, et la plupart d’entre elles concernent le procès de – 399. Il existe des centaines de travaux académiques sur le « problème de Socrate » et, selon le poids accordé aux témoignages d’Aristophane, de Platon ou de Xénophon, voire d’Aristote, autant de variations sur qui fut le Socrate historique1.
Socrate, ses deux épouses et Alcibiade par Reyer Jacobsz van Blommendael, peinture sur toile, 210 x 198 cm, xviie siècle, musée des Beaux-Arts de Strasbourg

Socrate naquit vers 469-470 av. J.-C. (troisième année de la 77e olympiade), à la fin des guerres médiques, sans doute au mois de mai (6 du mois thargélion)[réf. nécessaire], près d’Athènes, dans le dème d’Alopèce, dème qui faisait partie de la tribu d’Antiochide. Il est le fils de Sophronisque et de Phainarète. Son père était sculpteur ou tailleur de pierre et sa mère sage-femme. Il est toutefois possible que le nom de sa mère (qui signifie « qui fait apparaître la vertu ») et son métier ne soit qu’une invention destinée à souligner les propos de Socrate sur la maïeutique.

Les renseignements sur sa vie privée sont peu sûrs, voire contradictoires. La tradition la plus connue, qui vient de Platon et Xénophon, le donne pour marié à Xanthippe, peut-être tardivement, vers 415. Selon une autre tradition, plus douteuse et remontant peut-être à Aristote, Socrate aurait été bigame, marié à Xanthippe et à Myrto, petite-fille d’Aristide le JusteNote 3. Il aurait eu trois enfants de XanthippeNote 4, à laquelle la tradition fait une réputation de mégèreNote 5. Par ailleurs, en dépit du physique peu avantageux que lui prêtent Platon et Xénophon, Socrate est un séducteur hors pair de jeunes gens, au point d’être accompagné par un groupe d’admirateurs imitant son mode de vie3,4. Mais d’après une autre tradition, mentionnée par Aristoxène, Socrate avait une forte inclination pour les femmes5.

Socrate est présenté par Platon comme étant pauvreNote 6, tandis que Xénophon conteste que l’on puisse le dire pauvre au motif que n’ayant que peu de besoins Socrate n’avait pas l’utilité d’une grande fortune. On ne connaît par ailleurs à Socrate pas d’autre activité que la philosophie3. Cependant, ayant servi comme hoplite durant la guerre du Péloponnèse, il n’était pas un thète, la plus pauvre des quatre classes, dispensée du service hoplitique, et sa pauvreté doit sans doute se comprendre relativement aux jeunes gens riches qui formaient son entourage6.

Très peu de choses sont connues de la vie de Socrate entre 470 et 399. On sait qu’il a été hoplite durant trois campagnes militaires pendant la guerre du Péloponnèse : celle de Potidée en 431-430, celle de Délion en 424 et celle d’Amphipolis en 4227. Ce semble être d’ailleurs les seuls déplacements de Socrate hors d’Athènes8. Platon le montre comme faisant preuve d’un courage physique hors du commun9 : « là [à Délion] comme à Athènes, il marchait fièrement et avec un regard dédaigneuxNote 7, pour parler comme toi, Aristophane. Il considérait tranquillement tantôt les nôtres, tantôt l’ennemi, faisant voir au loin, par sa contenance, qu’on ne l’aborderait pas impunément. Aussi se retira-t-il sain et sauf, lui et son compagnon ; car, à la guerre, on n’attaque pas ordinairement celui qui montre de telles dispositionsNote 8. »

Le courage dont il fait preuve n’est pas seulement physique, mais aussi politique, quel que soit le régime. En 406, après la bataille des Arginuses, il est décidé, sous l’influence des démagogues, de juger collectivement les généraux ayant conduit cette bataille, au motif qu’ils n’ont pas recueilli les corps des morts. Le hasard veut que Socrate se trouve être alors prytane et chef de l’assemblée. Il est le seul des cinquante prytanes, au péril de sa vie, à s’opposer à cette procédure illégale : selon la loi athénienne, c’est en effet un à un, et non collectivement, qu’on pouvait condamner ces hommes. Son opposition n’empêche toutefois pas les généraux d’être condamnés à mort. En 404, sous le régime des Trente, il refuse d’obéir à l’ordre qui lui est donné d’arrêter un proscrit, Léon de Salamnine, là encore au péril de sa vieNote 9,10,11.

Athènes est au ve siècle le centre de la vie culturelle et est un lieu de passage obligé pour les personnalités du temps : l’historien Hérodote, les physiciens Parménide et Anaxagore, le médecin Hippocrate, les sophistes Protagoras, Gorgias, Hippias, Prodicos8… On ignore quelle a été la formation de Socrate. Anaxagore et Archélaos de Milet lui ont été donnés comme maîtres par une tradition tardiveNote 10, mais ce n’est peut-être qu’une reprise du passage « autobiographique » du Phédon (96a-99d) : Socrate y déclare avoir étudié les livres d’Anaxagore. Platon et Xénophon ne donnent en réalité aucun renseignement clair sur d’éventuels maîtres de Socrate. Plusieurs passages de Platon le présentent comme disciple du sophiste Prodicos, mais l’ironie dont fait preuve Socrate à ce sujet ne donne aucune certitude12,13.

Selon Plutarque, Socrate recommandait que l’on s’abstînt des mets qui excitent l’appétit quand on n’a pas faim et des breuvages qui font boireNote 11. Selon plusieurs témoignages, il est possible que Socrate ait exercé d’abord le métier de sculpteur, on lui attribue à tort ou à raison une statue des Charites qui se trouvait devant l’AcropoleNote 12,Note 13.

Vers 435 av. J.-C., il commença à enseigner, dans la rue, dans les gymnases, les stades, les échoppes, au gré des rencontres. Il parcourait les rues d’Athènes vêtu plus que simplement et sans chaussures, dialoguant avec tous.
Buste de Socrate
Photographie de Domenico Anderson.

Il eut de nombreux disciples, dont Eschine de Sphettos, Apollodore et son frère Aïantodore ; Isocrate, pendant une courte période ; Aristippe de Cyrène, Antisthène, Cébès, Chéréphon, son ami d’enfance et assistant ; Ménexène, Simmias, Phédon d’Élis, MétrodoreNote 14, Xénophon, Euclide de Mégare, Alcibiade dès 431 av. J.-C., Charmide, Critias, Théétète d’Athènes, Criton et ses enfants Critobule, Hermogène, Epigène et Ctésippe ; Spintharos, père d’AristoxèneNote 15 ; Hermogène, Lysanias de Sphettos, père d’Eschine de Sphettos ; Coriscos de Scepsis, père de Nélée de Scepsis ; et Platon dès 407 av. J.-C.

Il enseignait, ou plus exactement questionnait, gratuitement — contrairement aux sophistes, qui enseignaient la rhétorique moyennant une forte rétribution. Cette mission faisait de lui à ses yeux le seul citoyen véritable, c’est-à-dire le seul qui s’interroge sérieusement sur la vie politique. Il s’opposait en cela au caractère démagogique de la démocratie athénienne qu’il voulait secouer par son action. Sa manie du questionnement ne cessait du matin au soir, car il était « attaché aux Athéniens par la volonté des dieux pour les stimuler comme un taon stimulerait un cheval »Note 16. L’année 420 est importante, puisque la Pythie de Delphes aurait répondu à son ami d’enfance Chéréphon : « Il n’y a pas d’homme plus sage que Socrate »Note 17. Cette mission divine s’exprime également par le démon de Socrate, un signe divinatoire, une sorte de voix intérieure qui lui révèle les actes dont il faut s’abstenirNote 18. Durant la guerre du Péloponnèse, en 424 av. J.-C., il sauva Xénophon, à la bataille de Délion, qui vit les Thébains vaincre les Athéniens. C’est vers ces années 407 av. J.-C. que Platon devint son disciple. L’un de ses disciples, Euclide de Mégare, en 405 av. J.-C., fonda la première école des « Petits socratiques » : le mégarisme. En 400 av. J.-C., un autre disciple, Antisthène, a fondé la deuxième école des « Petits socratiques » : le cynisme. L’année suivante, Aristippe fonda la troisième école : le cyrénaïsme. L’acmé de Socrate est contemporaine de la mort d’Anaxagore14.

Diogène Laërce cite le début d’un péan et d’une fable attribués à Socrate : « Apollon Délien et Artémis, enfants illustres.
Ésope dit une fois aux habitants de la ville de Corinthe
de ne pas juger la vertu à l’aune de la sagesse d’un verdict populaireNote 19. »

On sait que Socrate passait à certaines occasions plusieurs heures debout et immobile. Platon en a fait une description dans Le BanquetNote 20. La philosophie étant un mode de vie, il s’agit ici d’un exercice de méditation, ou « dialogue avec soi-même », pratiqué dans l’Antiquité par les philosophes. Outre Socrate, Pyrrhon ou Cléanthe par exemple s’y adonnaientNote 21,15.

Selon Émile Bréhier dans Histoire de la philosophie, cette nature violente qu’il a maîtrisée explique sans doute la fascination qu’il exerça sur des hommes aussi ardents qu’Alcibiade et Platon.
Procès
Article détaillé : Procès de Socrate.

Plusieurs membres de la classe dirigeante athénienne affirmèrent voir en lui un esprit pervertissant les valeurs morales traditionnelles et donc un danger pour l’ordre social. En avril 399 av. J.-C., Socrate se vit accuser par le poète Mélétos16, ainsi que deux de ses amis (l’orateur Lycon et Anytos), des deux crimes suivants, découpés en trois chefs d’accusation17 :

    Ne pas reconnaître les dieux que reconnaît la cité : Selon ses accusateurs, Socrate nie les dieux18. Cette accusation doit être mise en relation avec la remise en question générale induite par la sophistique ;
Introduire « des divinités nouvelles » : Socrate croyait en un démon personnel, une voix ou un signe qui le prévenait. Mais il est loin d’être clair qu’il lui attribuait une nature divine ;
«Corrompre les jeunes gens » : il enseigne les deux faits cités ci-dessus (d’autant que certains de ses disciples ont été de mauvais citoyens, comme Alcibiade, Critias, Charmide)19.

Ce procès ne peut se comprendre qu’en fonction du contexte historique. En 404 av. J.-C., au terme des guerres du Péloponnèse, Athènes avait subi une défaite catastrophique face aux Spartiates, qui imposèrent le régime des Trente. Outre les trahisons des disciples cités plus haut, beaucoup attribuèrent cette défaite et ses conséquences à une prétendue perte des valeurs traditionnelles. Dans cette perspective, on trouva rapidement des boucs émissaires : les sophistes. On brûla, par exemple, une partie des œuvres de Protagoras. Socrate fut assimilé à l’un d’entre eux, particulièrement influent sur les consciences. C’est dans cette ambiance de chasse aux sorcières20 que s’engagea son procès21.

Il se déroula en deux temps. Dans un premier temps, 501 jurés furent réunis pour son jugement. Socrate refusa de lire un discours de défense qui avait été écrit à son attention par Lysias. Socrate préfère alors raconter sa vie aux jurés22. Cette attitude lui vaut d’être jugé coupable avec 281 voix contre lui. Dans un second temps, il est question de choisir la peine encourue par Socrate reconnu coupable : au choix la mort (ce que souhaitent ses accusateurs), ou de payer une amende. Pour inciter les parties à une plus grande modération, les juges devaient, non pas déterminer leur propre sentence, mais choisir parmi les propositions des deux parties du procès (l’accusateur Mélétos et l’accusé Socrate) celle qui leur paraissait la plus raisonnable. Socrate avait donc la possibilité de proposer une peine qui pût être acceptée par les juges. Socrate se dit alors d’accord pour payer une amende d’une mine (100 drachmes), puis 30 mines lorsque Platon, Criton, Critobule et Apollodore lui firent signe immédiatement après. Lorsqu’il fixa son amende à une mine dans un premier temps, il n’était pas question de moquerie – Socrate le dit lui-même depuis le début de son apologie : il est pauvre, il a même besoin qu’on le nourrisse. À noter qu’avant de proposer une amende comme peine, il proposa ce qui lui sembla le plus juste à ses yeux comme peine : il disait qu’avec ce qu’il avait fait pour la cité, il méritait d’être hébergé et nourri au Prytanée pour le reste de ses jours 23. Cette attitude finit par exaspérer les juges qui y voient peut-être de l’arrogance – Socrate n’a pas arrêté de rappeler tout au long de son procès que ce n’était que vérité – et Socrate fut condamné à mort avec 60 voix de plus. Socrate se vit alors condamné à boire un poison mortel, la ciguë. Ayant eu, pendant son emprisonnement, l’occasion de s’enfuir, il refusa de le faire au motif que le respect des lois de la cité était plus important que sa propre personne24. Lorsque Socrate entendit Xanthippe se plaindre, en invoquant que cela était injuste, il lui répondit : « Aurais-tu préféré que ce soit justement ? Anytos et Mélétos peuvent me tuer, ils ne peuvent me nuire. » (Apologie, 30c-d)
Mort
Jacques-Louis David, La mort de Socrate (1787), conservé au Metropolitan Museum of Art de New York.

Socrate mourut en mai ou juin 399 av. J.-C., condamné à boire la ciguë, comme le rapporte Xénophon dans les Mémorables: « Je me suis souvent demandé par quels arguments les accusateurs de Socrate ont persuadé les Athéniens qu’il méritait la mort comme criminel d’État ». Il passa les 30 jours qui précédèrent sa mort à dialoguer avec ses amis, comme en témoigne le Criton de Platon. Son dernier jour est raconté dans le Phédon : il s’agit d’un dialogue sur l’immortalité de l’âme, dont la morale est que le sage doit espérer en un séjour divin après la mort. Il dit cette dernière phrase à Criton : « Criton, nous sommes le débiteur d’Asclépios pour un coq ; eh bien ! payez ma dette, pensez-y »25,26. Nietzsche a donné une autre interprétation de cette parole : « Criton, la vie est une maladie » 27 ; Nietzsche voit en Socrate un philosophe qui nie le caractère dionysiaque de la vie. Socrate se défend devant les juges, mais aussi devant toute la cité d’Athènes. Cette défense se déroule en trois parties, ayant toutes un lien direct avec la mort. Il répond aux trois chefs d’accusation déposés contre lui : corruption de la jeunesse, impiété, et introduction de nouvelles divinités dans la cité. Il y eut 30 jours d’intervalle entre la condamnation de Socrate et sa mort, pendant lesquels il resta enchaîné dans sa prison. Ses amis le visitaient et s’entretenaient avec lui quotidiennement.

Les Athéniens, par la suite, prirent très mal la condamnation de Socrate. Ceux qui avaient participé à sa condamnation furent bannis de la cité et une statue fut érigée pour perpétuer son souvenir. Les récits de Platon et de Xénophon sur le sujet se sont révélés plus durables que celle-ci. Plutarque écrit qu’après avoir laissé condamner Socrate à mort, les Athéniens s’en voulurent et se prirent de haine pour ses accusateurs à tel point qu’on forçait les garçons des bains publics à changer leur eau de baignade, entre autres harcèlements, si bien qu’ils se pendirent28.

La mort de Socrate est un fondement de la philosophie moderne, des attitudes et comportements face à la mort elle-même ; les héros homériques laissent place aux héros pensants, mourir pour ce que l’on croit devient, à l’époque, aussi prestigieux que de mourir par les armes. C’est par sa mort que Socrate influença le monde. Dans sa Lettre 7, Platon constate la mort injuste de Socrate et déclare que « les maux ne cesseront pas pour les humains avant que les authentiques philosophes n’arrivent au pouvoir ou que les chefs des cités, par une grâce divine, ne se mettent à philosopher véritablement » Les Grands socratiques fonderont leur école plus tard : ce sera l’Académie de Platon et le Lycée d’Aristote (qui ne connut pas Socrate).
Problème des sources et « question socratique »

Socrate n’ayant jamais rien écrit, sa vie et sa pensée sont connues principalement par des contemporains (Aristophane), qui ont parfois été ses disciples (Platon et Xénophon), ainsi que par des sources indirectes, au premier rang desquelles Aristote (né en 384). Ces sources directes et indirectes ne s’accordent pas toujours ou sont même contradictoires. Ce qu’on appelle la « question socratique (en) » est le problème qui se pose lorsque l’on tente de reconstituer la pensée du Socrate historique29.

Alors que Xénophon était jusque-là la principale source sur la pensée du Socrate historique, le lancement de la question socratique a été principalement l’œuvre de Friedrich Schleiermacher. Dans son étude « Ueber den Werth des Sokrates als Philosophen » (1818), Schleiermacher fait remarquer d’une part que Xénophon n’est pas un philosophe et d’autre part que sa défense de Socrate le conduit à en faire un philosophe plat et conformiste. Il pense donc que l’on peut trouver chez Platon les éléments de la véritable pensée de Socrate, tout en proposant de les faire concorder avec ceux qui sont considérés somme fiables chez Xénophon. Dans les faits, l’application de la problématique définie par Schleiermacher jusqu’au début du xxe siècle conduit à un quasi-rejet, voire un rejet complet du témoignage de XénophonNote 22. Il n’y a cependant pas eu d’accord chez les historiens sur le fait de savoir qui de Platon, d’Aristote voire d’Aristophane rendait le mieux compte de la pensée du Socrate historique, même si Platon avait la préférence du plus grand nombre. Mais même chez les partisans de Platon, la question de savoir à quels dialogues se fier n’est pas résolue : l’Apologie de Socrate seule, les dialogues de jeunesse (tous ou seulement certains), les dialogues apocryphes, voire la totalité des dialogues30.

C’est à la fin du xixe siècle qu’est faite une découverte majeure : celle du caractère fictionnel des dialogues socratiques (logoi sokratikoi)Note 23. Les dialogues socratiques sont en effet un genre littéraire, ainsi que l’atteste Aristote. La mise en scène et le contenu de ces dialogues font une large place à l’invention et ils ne visent pas à être un témoignage exact de la pensée de Socrate. Outre Xénophon et Platon, d’autres disciples de Socrate ont composé des logoi sokratikoi d’après le témoignage de Diogène Laërce : Antisthène, Eschine de Sphettos, Phédon d’Élis et Euclide de MégareNote 24. Il y avait donc probablement autant de portraits de Socrate, figure littéraire, que de disciples se réclamant de lui. Il faut donc envisager que la question socratique, consistant à vouloir accorder entre eux des témoignages discordants, est dépassée. Il s’agit davantage d’étudier, dans une perspective philosophique, les variations sur un même thème socratique au travers des différents témoignages31.

La diversité des écoles fondées par les disciples de Socrate prouve que la figure de ce dernier est extrêmement complexe : l’école de Platon, l’école cynique d’Antisthène, l’école de Cyrène d’Aristippe, l’école de Mégare d’Euclide. Il est probable que nous aurions une idée tout à fait différente de qui était Socrate si l’on avait conservé toute la littérature produite par ces différentes écoles, en particulier l’ensemble des dialogues socratiques. En faisant de Socrate le porte-parole de leurs propres doctrines, les socratiques en avait fait un personnage aux opinions contradictoires, ainsi que l’avait noté saint Augustin : « chacun prend de ces opinions ce qui lui plaît, et place le bien final où bon lui semble. […] sur cette question les partisans de Socrate se divisent. Chose inouïe, et que l’on ne pourrait croire des disciples d’une même écoleNote 25. »32,33.
Le Socrate d’Aristophane
Illustration des Nuées, dans les Emblemata de Johannes Sambucus, 1564.

Les plus anciens témoignages sur Socrate se trouvent dans la comédie attique. Outre Aristophane, qui a raillé Socrate dans sa pièce Les Nuées, au moins quatre auteurs s’en sont pris à Socrate dans leurs comédies : Ameipsias (en), Téléclides, Callias et Eupolis. D’après les fragments conservés, Socrate y apparaît comme le type caricatural de l’« intellectuel », pauvre et affamé. Ces fragments n’ont pas d’intérêt du point de vue philosophique, mais on peut en conclure que Socrate était un personnage connu dans l’Athènes de la fin du ve siècle. Lorsque Aristophane remporte le troisième prix aux Grandes Dionysies avec les Nuées en 423, le deuxième prix revient à Ameipsias avec sa pièce Konnos, qui est le nom du professeur de cithare de Socrate34.

Le portrait de Socrate dans Les Nuées d’Aristophane, de fait le seul témoignage datant du vivant même de Socrate, est en complète contradiction avec celui de Platon et Xénophon sur plusieurs points. C’est notamment le cas pour les trois chefs d’accusation du procès de Socrate en – 399 : ne pas croire aux dieux de la cité et les remplacer par des divinités nouvelles, et corrompre la jeunesse, chefs d’accusation qui sont anticipés dans la pièce. Aristophane contredit aussi Platon et Xénophon en présentant Socrate par exemple comme donnant des leçons contre paiement, afin d’apprendre à faire triompher le Raisonnement injuste sur le Raisonnement juste ; comme étudiant la physique et les causes matérielles des phénomènes ; ou encore comme étant le maître d’une école35.

On peut avancer comme explication qu’Aristophane a cherché à faire la caricature de l’intellectuel type, en lui donnant le nom d’un personnage connu, en l’occurrence Socrate, mais sans viser la personne elle-même. Le personnage de Socrate serait ainsi composé d’éléments appartenant à plusieurs groupes : l’étude de la nature aux philosophes dits présocratiques, les leçons de rhétorique contre paiement aux sophistes, ou encore certains aspects de l’« école » tel le secret aux pythagoriciens. Cette explication a cependant le défaut de ne pas rendre compte de ce qui est spécifiquement « socratique » dans le personnage des Nuées. Une autre hypothèse serait que le Socrate d’Aristophane est bien un personnage historique, mais qu’il correspond à une époque de la vie de Socrate que n’ont connue ni Platon (né en 428) ni Xénophon (né en 430), encore enfants alors. Cela concorderait avec certains témoignages (Diogène Laërce, II, 19) qui font de Socrate un élève d’Anaxagore et d’Archélaos ainsi qu’avec un passage du Phédon (95e-99d) de Platon considéré parfois comme « autobiographique » : Socrate se serait ainsi à une époque de sa vie consacré à des recherches sur la nature (phusis). Cependant le personnage d’Aristophane est avant tout considéré comme un sophiste, et aucun autre témoignage ne permet de confirmer que Socrate l’ait été. Le débat entre spécialistes sur l’interprétation à donner au Socrate d’Aristophane n’est pas tranché36.
Le Socrate de Platon
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Outre les dialogues socratiques, on peut distinguer trois types de représentations de Socrate chez Platon :

    Défense de Socrate (Apologie de Socrate, Criton, Euthyphron) ;
Idéalisation de Socrate (Phédon, Le Banquet, Théétète, Parménide) ;
Socrate, porte-parole de la doctrine de l’Académie de Platon (Gorgias, La République).

Le Socrate de Xénophon

Le témoignage de Xénophon a généralement été écarté au cours du xxe siècle dans le cadre de la question socratique (en). Même si cette question peut paraître dépassée, le principal reproche adressé à Xénophon reste qu’il n’est pas vraiment un philosophe. Ce reproche, initié par l’étude de Schleiermacher, ne date que du xixe siècle et sous-tend une idée de la philosophie à caractère avant tout critique et spéculatif. Mais il s’agit d’un anachronisme : la philosophie dans l’Antiquité est conçue d’abord comme une manière de vivreNote 26 et Xénophon est à ce titre bel et bien un philosophe. Le Socrate de Xénophon a d’ailleurs été considéré comme un véritable philosophe dans l’Antiquité, en particulier par les stoïciens, et chez les Modernes par Nietzsche, qui lui accorde la plus haute importance37.
Le Socrate d’Aristote

Le témoignage d’Aristote est indirect puisqu’il est né après la mort de Socrate et est assez succinct : trente-quatre passages dans les œuvres conservés et quelques fragments d’œuvres perdues. De plus Aristote ne cherche pas à rendre compte de la pensée de Socrate, mais utilise celle-ci pour mettre en valeur sa propre pensée. En outre les dialogues de Platon sont la source d’Aristote et il est plus utile de se rapporter directement à ceux-ci pour tenter de connaître la pensée de Socrate. Le témoignage d’Aristote a cependant pour intérêt d’être le premier à porter un jugement critique sur l’importance de la pensée de Socrate pour la philosophie38.

Pour Aristote, l’apport de Socrate est double : « Aussi, est-ce à juste titre qu’on peut attribuer à Socrate la découverte de ces deux principes : l’induction et la définition générale ; ces deux principes sont le point de départ de [la] scienceNote 27. » Il relève de l’épistémologie, et non de l’éthique. Aristote attribue par ailleurs la paternité de la doctrine des formes intelligibles, effectivement absente des dialogues de jeunesse de Platon, à ce dernier et non à Socrate. L’essentiel du témoignage d’Aristote est cependant consacré à réfuter l’un des principaux paradoxes socratiques, selon lequel la vertu est un savoir39.

Deux passages (dont l’un est douteux) critiques sur la vie même de Socrate peuvent faire penser qu’Aristote est lui-même à l’origine d’un courant antisocratique à l’intérieur de l’école péripatéticienne : Aristoxène de Tarente, l’un de ses disciples, est ainsi l’auteur d’une Vie de Socrate très sévèreNote 28,40.
Philosophie

Selon une tradition, Thalès de Milet est considéré comme le « premier philosophe », tandis qu’une autre tradition, remontant à Platon, Xénophon et Aristote, fait de Socrate le « père de la philosophie ». Thalès serait en effet le premier à attribuer aux phénomènes naturels des causes matérielles et non surnaturelles, alors que Socrate serait le premier à consacrer la réflexion philosophique aux affaires humaines, et non plus à l’étude de la nature. Cette tradition en vigueur chez les Anciens d’un Socrate comme père de la philosophie est à l’origine chez les Modernes de la désignation des philosophes qui l’ont précédé (ou qui sont parfois ses contemporains) comme « présocratiques ». Elle est aussi à l’origine de l’idée selon laquelle Socrate est le « fondateur de la science morale »Note 29. Mais c’est surtout l’exemplarité de sa vie et de sa mort au service de la philosophie qui en fait le père de celle-ci41.

Il existait avant Socrate des individus réputés pour être sages (sophoi), faisant preuve de sophia (c’est-à-dire de sagesse, de savoir, ou de savoir-faire)42,Note 30. Ces sages, maîtres de vérité ou de sagesse, représentent une sorte d’aristocratie, tandis que les sophistes, qui affirment pouvoir enseigner le savoir à tous contre paiement, sont le versant démocratique de la sagesse. En s’opposant aux uns et aux autres, Socrate est le premier philosophe, tel que le définit pour la première fois Platon dans le Banquet, c’est-à-dire celui qui désire (philein) la sagesse, sachant qu’il ne sait rien. Individu inclassable, il provoque chez les autres le bouleversement de soi-même d’une façon irrationnelle. Cette remise en question de l’individualité se trouve dépassée dans le dialogue entre un individu et un autre, dialogue fondé sur la raison, pour atteindre l’universalité43. Par la suite, pour toutes les écoles philosophiques de l’Antiquité, la figure du sage est avant tout un idéal. Et toutes, à l’exception de l’épicurisme, s’accordent pour reconnaître que Socrate, celui qui ignore qu’il est sage, est une incarnation de cet idéal44.

L’idée du cosmopolitisme est attribuée à Socrate, pour qui l’idée de patrie est étrangère, même si socrate a toujours gardé une tendresse pour sa ville natale. Le monde est visible comme une cité universelle, et le tout est un tout, auquel chaque individu participe.[réf. nécessaire]
Socrate et les sophistes

Les sophistes se placent sans doute dans la continuité de l’école éléatique. En effet, pour l’éléate Parménide, il y a identité entre l’être et le discours. Mais pour Parménide, l’être a la primauté et c’est lui qui assure que le discours peut être vrai. Les sophistes traitent eux aussi du problème des rapport entre l’être et le discours, mais opèrent un renversement : c’est désormais le discours qui a la primauté. Ce qui conduit à deux positions sophistiques : celle de Gorgias, pour qui il n’y a pas d’être, et celle de Protagoras, pour qui n’importe quel discours peut donner une existence à n’importe quel être45.

Socrate est en accord avec Parménide sur le fait qu’il existe un Être unique, existant indépendamment du discours et supérieur à lui. Mais il accorde cependant aux sophistes qu’il existe aussi une multitude d’autres êtres, qui peuvent se montrer illusoires et trompeurs, en relation avec le discours. Mais contrairement aux sophistes, Socrate est le premier à penser que ces êtres existent aussi en dehors du discours, préservant ainsi la possibilité d’un discours vrai, qui ne varie pas en fonction de la subjectivité de chacun. Socrate est ainsi à l’origine en philosophie de la notion de concept, ouvrant par là le chemin aux idées platoniciennes45.
Oracle de Delphes et mission divine
Ruines du temple d’Apollon à Delphes

L’oracle de Delphes est au commencement de la vie philosophique de Socrate. Ainsi qu’il le raconte dans l’Apologie de Platon (21a), la Pythie répond à son ami Chéréphon, venu l’interroger à ce sujet, que Socrate est le plus sage des hommes. Socrate, cherche à résoudre l’énigme de la Pythie : sachant qu’il ne sait rien, comment peut-il être plus sage que ceux qui sont réputés savoir ? Il interroge donc hommes politiques, poètes, artisans : dans tous les cas, ils se révèlent doublement ignorants, croyant connaître ce qu’il ne savent pas et ne sachant pas qu’ils sont ignorants. Socrate est donc bien le plus sage des hommes, puisqu’il ne croit pas savoir ce qu’il ne sait pas46.

Seuls les dieux détiennent le véritable savoir (sophia), le philosophe étant celui qui désire (philein, désirer) ce savoir. Or tout un chacun peut être philosophe. Aussi, parce que le dieu de Delphes a cité son nom, Socrate pense avoir pour mission de révéler aux hommes leur ignorance afin qu’ils s’améliorent46.
Ignorance et ironie
« Tout ce que j’apprends ici, c’est que je ne sais rien. Merci Socrate ! » Graffiti, Regenstein Library (en), Université de Chicago.

Socrate est donc paradoxalement le plus savant, selon l’oracle de Delphes, bien que lui-même se dise ignorant. Cette ignorance est affirmée à de nombreuses reprises dans les dialogues platoniciensNote 31 et est l’une des caractéristiques les plus originales du Socrate de Platon par rapport au Socrate de Xénophon. Cette ignorance est la même que celle que Socrate révèle chez ses interlocuteurs : elle a trait aux sujets les plus importants, qui relèvent de l’éthique. Certains de ses interlocuteurs perçoivent cette ignorance comme une feinte. En effet si Socrate ne sait pas, il ne peut répondre aux questions, ce qui lui permet de se placer dans la position de celui qui interroge, tandis qu’à l’inverse celui qui affirme savoir, ou croit savoir, doit nécessairement répondre47.

C’est ce qu’on appelle l’« ironie socratique », laquelle est en fait une double feinte : d’une part Socrate feint de ne pas savoir, et d’autre part il feint de croire que son interlocuteur sait. Aussi Socrate affirme ne pas avoir de disciples et ne pas enseigner : « Je n’ai jamais, en effet, été le maître de personneNote 32 ». Il se met au contraire à la place de celui qui cherche à apprendre d’autrui. Ainsi, au livre I de la République, Thrasymaque a bien compris l’attitude de Socrate : « voilà l’ironie ordinaire de Socrate. Ne l’avais-je pas dit tout à l’heure que tu ne voudrais pas répondre, que tu plaisanterais à ta manière, et t’arrangerais pour ne faire aucune réponse à mes questions. […] Voilà, dit-il, le grand secret de Socrate : Il ne veut rien enseigner, et il va de tous les côtés apprenant des autres, sans en savoir aucun gré à personneNote 33. » Mais désireux de faire étalage de son savoir, Thrasymaque ne peut cependant s’empêcher de tomber dans le piège tendu par Socrate et de révéler l’étendue de son ignorance47.

Le mot grec εἴρων (eirôn, « qui interroge en feignant l’ignorance »48), d’origine obscure, a été créé dans l’Antiquité spécialement pour qualifier l’attitude de Socrate49. Le mot εἰρωνεία, « ironie », en dérive.

Que l’ignorance affichée par Socrate soit un leurre se trouve confirmé par le fait qu’à de nombreuses autres reprises il affirme avoir des connaissances en matière de morale. Ainsi dit-il par exemple, « je vous répète que ce ne sont pas les richesses qui donnent la vertu, mais que c’est de la vertu que proviennent les richessesNote 34 ». Certaines de ces connaissances sont d’origine divine, car seuls les dieux savent véritablement. Mais la plupart du temps, elles ne peuvent être attribuées aux dieux. Si l’ignorance qu’il affiche est bien une feinte, c’est que Socrate est bien le plus savant des hommes, conformément à ce qu’a déclaré la Pythie. Cependant ce savoir n’est jamais clairement exposé dans les dialogues de Platon, notamment en ce qui concerne la nature du bien, source de toute connaissance sur les autres vertus. Se présenter comme ignorant permet en effet à Socrate d’engager ses interlocuteurs à faire pour eux-mêmes la recherche de la connaissance50.
Elenchos et connaissance de soi

L’elenchos (en) (grec ἔλεγχος), ou « réfutation », est un mode d’argumentation grâce auquel un questionneur (Socrate) vise à réfuter un répondant, en lui démontrant qu’il se contredit. Cette réfutation a une structure bien précise51 :

    L’interlocuteur de Socrate soutien une thèse ;
Socrate amène son interlocuteur à lui accorder des prémisses ;
Socrate montre, avec l’assentiment de son interlocuteur, que ces prémisses entraînent une thèse contraire à la thèse initialement défendue ;
Socrate affirme alors que la première thèse est fausse, et la seconde vraie.

Du point de vue de la logique, l’elenchos présente une difficulté : Socrate ne démontre en réalité pas que la première thèse est fausse et la seconde vraie, mais qu’il y a incompatibilité entre les prémisses et la première thèse. Mais le point important est que l’elenchos a une visée morale : « la réfutation est la plus grande et la plus efficace des purificationsNote 35 », elle est destinée à faire honte à l’individu de ses fausses connaissance, préalable indispensable à la vraie connaissance de la vertu. La réfutation porte en effet non pas sur des opinions indifférentes, mais sur des opinions auxquelles l’interlocuteur de Socrate croit, et sur des sujets importants : à ce titre, elles engagent son existence. C’est la raison pour laquelle l’individu réfuté peut se trouver plongé dans la plus grande confusion. Ménon, dans le dialogue de Platon du même nom, compare les effets de la réfutation, pratique pourtant rationnelle, telle que l’exerce Socrate, aux effets des incantations d’un sorcier : « tu m’as véritablement ensorcelé par tes charmes et tes maléfices : c’est au point que j’ai la tête remplie de doutes. […] Si, expatrié dans quelque autre ville, tu te livrais aux mêmes pratiques, tu ne tarderais pas à être arrêté comme sorcierNote 36,51. »

L’importance de la réfutation est telle que, dans l’Apologie de Platon, vivre en philosophe, c’est précisément pratiquer cette réfutation, sur soi-même et sur les autres : pour Socrate, « une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécueNote 37 ». Tous les maux ayant leur origine dans l’ignorance, la mort est encore préférable à la perspective de ne plus philosopher51.

La pratique de l’elenchos est liée à la connaissance de soi. Dans deux passages des dialogues de Platon, Socrate donne une interprétation de la maxime gravée sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes, Connais-toi toi-même : dans le Charmide (167 a) et dans le Premier Alcibiade.
Paradoxes socratiques

Dans le domaine de l’éthique, on appelle « paradoxes socratiques » un certain nombre de points de vue défendus par Socrate et allant à l’encontre de l’opinion communément admise (para = contre ; doxa = opinion). Le plus connu de ces paradoxes est celui selon lequel la vertu est une science. Les principaux paradoxes socratiques sont en outre les suivants : nul ne fait le mal volontairement, les vertus sont une, subir l’injustice est préférable à la commettre, et « il ne faut […] pas répondre à l’injustice par l’injustice ni faire du mal à aucun homme, quoi qu’il nous ait faitNote 38 »52.

Selon l’opinion répandue chez les Grecs, la vertu était un don naturel ou divin, ou encore pouvait s’acquérir au moyen de l’exercice. Mais pour Socrate, la vertu est une connaissanceNote 39, c’est-à-dire que savoir ce qu’est la vertu est suffisant pour être vertueux et à l’inverse que pour être vertueux, il est nécessaire de savoir ce qu’est la vertu52.
Socrate-Silène
Buste de Socrate. Copie romaine du iie siècle d’un original grec. Musée archéologique régional de Palerme.

Ce qui frappe d’abord dans le personnage paradoxal qu’est Socrate, c’est qu’il est physiquement laid. C’est ce qu’évoque Alcibiade dans son éloge de Socrate, à la fin du Banquet de Platon, en le comparant à un silène ou à un satyre : « Je dis d’abord que Socrate ressemble tout à fait à ces Silènes qu’on voit exposés dans les ateliers des statuaires, et que les artistes représentent avec une flûte ou des pipeaux à la main : si vous séparez les deux pièces dont ces statues se composent, vous trouvez dans l’intérieur l’image de quelque divinité. Je dis ensuite que Socrate ressemble particulièrement au satyre MarsyasNote 40. » Mais cette laideur, tout comme les statuettes de silènes cachaient un dieu, n’est qu’une apparence, un masque. De la même façon, avec ses interlocuteurs, Socrate use de la feinte qu’est l’ironie socratique, destinée à leur faire reconnaître leur ignorance et éventuellement les convertir à la philosophie53.

    « On ne trouverait personne […] qui approchât en rien de cet homme, de ses discours, de ses originalités ; à moins de le comparer, comme j’ai fait, non pas à un homme, mais aux silènes et aux satyres, lui et ses discours : car j’ai oublié de dire, en commençant, que ses discours aussi ressemblent parfaitement aux silènes qui s’ouvrent. En effet, malgré le désir qu’on a d’écouter Socrate, ce qu’il dit paraît, au premier abord, entièrement grotesque. Les expressions dont il revêt sa pensée sont grossières comme la peau d’un impudent satyre. Il ne vous parle que d’ânes bâtés, de forgerons, de cordonniers, de corroyeurs, et il a l’air de dire toujours la même chose dans les mêmes termes ; de sorte qu’il n’est pas d’ignorant et de sot qui ne puisse être tenté d’en rire. Mais qu’on ouvre ses discours, qu’on en examine l’intérieur, on trouvera d’abord qu’eux seuls sont pleins de sens, ensuite qu’ils sont tout divins et qu’ils renferment les plus nobles images de la vertu, en un mot, tout ce que doit avoir devant les yeux quiconque veut devenir un homme de bienNote 41. »

Socrate use de dissimulation avec les autres, tant et si bien qu’il est lui-même devenu le masque des autres dans les dialogues socratiques et que le Socrate historique est devenu insaisissable. Ainsi dans ses dialogues, nulle part Platon ne dit « Je », utilisant la figure de Socrate soit pour réserver sa véritable doctrine à son enseignement oral, soit pour la présenter au lecteur avec une certaine distance54.

Kierkegaard a publié la plus grande partie de son œuvre, avec l’objectif d’amener son lecteur à comprendre qu’il n’est pas chrétien, sous divers pseudonymes. Il justifie le procédé en invoquant Socrate. Pour Nietzsche, la dissimulation est un procédé propre à l’éducateur. Lui aussi invoque Socrate comme modèle55.
Socrate-Éros

Comme nombre de ses contemporains, Socrate est bisexuel56,57. D’après les textes d’époque, Socrate déclare un intérêt amoureux pour les beaux garçons58 ; il les « trompe en ayant l’air d’un amant »59, cela fait partie intégrante de l’ironie socratique : il utilise et convertit le désir à des fins philosophiques.

Socrate est marié et père de famille : « Quand mes fils auront grandi, Athéniens, punissez-les en les tourmentant comme je vous tourmentais, si vous les voyez rechercher les richesses avant la vertu »60. Quant au Socrate du Banquet de Platon, il est chaste, d’où le dépit exaspéré d’Alcibiade, dans une prose passionnée qui a donné lieu précisément à l’expression « amours platoniques » pour désigner des amours aussi ardentes que non consommées61. De nos jours, le couple Socrate-Alcibiade est reconnu comme un exemple de relation éducative tentée d’homoérotisme et de désir62,63.

Le principe de chasteté de Socrate envers ses disciples est majeurNote 42 ; il s’agit pour lui d’une sorte d’idéal de maîtrise de soi vers lequel tendre64. Par ailleurs, cette volonté de rester chaste dans les relations avec les jeunes hommes n’est pas rapportée uniquement par Platon, Xénophon la mentionne également dans ses écrits64.

Dans le texte en grec ancien, dans le cheminement narratif de la soirée chez Agathon que retrace Platon, le dialogue entre Alcibiade et Socrate constitue non pas un archétype de la relation maitre-élève, mais au contraire, un retournement final du schéma directeur du Banquet65.

En ce qui concerne ses relations avec les femmes, Socrate n’est pas aussi profondément misogyne que ses contemporains, ne les jugeant pas « par essence » inférieures aux hommes, contrairement à nombre d’autres philosophes grecs, notamment Platon et Aristote66. Cependant, alors qu’il estime que les maris doivent faire un effort d’éducation envers leurs femmes, il échoue à mettre réellement en pratique ses indications avec sa propre femme, Xanthippe67. Socrate a eu trois enfants, Lamproclès, Sophronisque et Ménexène68.

On peut parler d’idéalisation de Socrate dans Le Banquet, notamment parce que Platon fait en sorte que le dieu Éros et le personnage de Socrate y présentent de nombreuses et concrètes analogies : tous deux sont va-nu-pieds, endurants, à l’affût de beautés, vagabonds, font l’objet d’éloge pendant la soirée – (Éros reçoit l’éloge de chacun des convives, Socrate reçoit l’éloge d’ Alcibiade), et ils présentent encore plusieurs autres caractéristiques communes 69, de sorte que se dessinerait un « autoportrait de Socrate sous Éros »70.
Rien n’est connu avec certitude des idées de Socrate jeune, ni même du Socrate de la maturité. Les témoignages sur ces points ne s’accordent pas, mais on peut faire quelques hypothèses. Dans le Phédon et dans Les Nuées, Socrate est censé s’être d’abord intéressé aux spéculations de la physique. Mais cet intérêt est catégoriquement nié dans l’Apologie de Socrate, et le caractère historique de cette dernière œuvre semble devoir la rendre plus fiable que les œuvres d’un comique comme Aristophane par exemple, ou d’un disciple qui met, dans le Phédon, dans la bouche de son maître sa propre théorie des Idées. Bien plus, dans l’Apologie de Socrate, Platon fait dire à Socrate que si beaucoup le prennent pour un physicien ou un sophiste, c’est que ses ennemis l’ont fait passer pour tel ; il existe également un témoignage d’Aristote qui va en ce sensNote 43. Il semble possible d’inférer de l’ensemble de ces témoignages que, si Socrate connaissait vraisemblablement les théories physiques, il s’est toutefois essentiellement préoccupé de questions bien différentes tout au long de sa vie, en déclarant vaines et contradictoires les spéculations des physiologues sur l’unité et la multiplicité, sur le repos et le devenir de l’être, etc. Ce rejet de la physique ne semble pas être particulièrement spécifique à Socrate : selon Émile Boutroux, les Grecs étaient un peuple politique, artiste et religieux ; la physique ne faisait pas essentiellement partie de leur culture.

Colotès de Lampsaque attaque Socrate : il pense qu’il est indigne pour la véracité d’un philosophe d’utiliser des fables dans son enseignement, notion à laquelle s’oppose CicéronNote 44.

Selon XénophonNote 45, Socrate divisait les choses en deux : les choses humaines (l’eusébie, le beauNote 46 et le juste, les questions politiques, etc.) et les choses divines (la formation du monde, etc.). Nous pouvons connaître les premières par le raisonnement, mais la connaissance des secondes est réservée aux dieux. On voit là le caractère religieux de la pensée socratique : les physiciens renversent l’ordre divin de la connaissance, et leurs recherches sont donc impies. Socrate est aussi celui qui substitue aux causes physiques des présocratiques des causes finales expliquant les phénomènes naturels et moraux. Il est l’auteur d’une métaphysique spiritualisteNote 47. Socrate loue en effet l’idée d’Anaxagore, qui fut au nombre de ses maîtres, selon laquelle il existe une cause ordonnatrice et rejette toute notion de cause mécanique. Néanmoins, Socrate ne rejette pas pour autant l’idée de science. Quand il fait objection aux physiologues, c’est pour demander si ceux-ci estiment connaître assez les choses humaines pour se sentir le droit de spéculer sur ce qui est de l’ordre du divin. Il est donc certain que Socrate retient l’idée de science, mais qu’il en change l’objet en l’appliquant aux hommes : il conserve la forme de la recherche physique, mais il en rejette le fond. Socrate joue habituellement le rôle de l’interrogateur ; l’examen socratique le concerne lui aussi. Socrate, qui définissait le sophiste comme hôte résidant allant de ville en ville pour de l’argent, ne peut être vu comme un sophiste pour deux raisons principales : il est citoyen d’Athènes et ne fait pas payer ses cours.

On retrouve le mépris pour les liturgies entre autres événements religieux chez Socrate, que l’on a accusé entre autres d’introduire de nouveaux dieux ; chez Platon, qui traite des idées de son maître dans Ménexene ou encore au Livre III de La République, jusque Théophraste, qui semble commenter les liturgies et autres événements religieux, et chez Démétrios de Phalère, qui une fois au pouvoir à Athènes, fit abolir les liturgies. D’après Platon, tout comme Xénophane, Socrate rejetait les mythes qui faisaient de Zeus et des autres dieux des personnages immoraux et dévergondés.
On attribue à Socrate l’invention de l’interprétation ou de la définition ; la détermination du concept serait alors ce en quoi consiste la science, et il suffirait d’appliquer cette idée abstraite de la science au domaine de l’expérience. Toute sa pensée peut se résumer, selon l’historien de la philosophie Eduard Zeller[réf. insuffisante], à la refondation de la philosophie sur le général – ou concept – comme objet de la science. Son œuvre principale fut donc une invention théorique, si l’on s’appuie, pour étayer cette interprétation, sur le témoignage d’Aristote :

    « Socrate traite des vertus éthiques et, à leur propos, il cherche à interpréter ou définir universellement […] ; il cherche ce que sont les choses. […] Ce que l’on a raison d’attribuer à Socrate, c’est à la fois les raisonnements inductifs et les définitions universelles qui sont, les uns et les autres, au début de la science. Mais pour Socrate, les universaux et les définitions/interprétations ne sont pas des êtres séparés ; ce sont les platoniciens qui les séparèrent et ils leur donnèrent le nom d’idées71. »

Socrate rechercha donc le tí esti (τί ἐστι;, « qu’est-ce que c’est ? »), c’est-à-dire l’essence des choses, mais sans la placer en dehors du monde comme le fera Platon, au grand étonnement de son maître : selon Diogène Laërce, après avoir entendu une lecture du Lysis, Socrate s’exclama : « Comme ce jeune homme me fait dire des choses qui ne sont pas de moi72 ! » Mais cette interprétation (de Zeller, de Schleiermacher – et Aristote était manifestement de cet avis) fait de la méthode socratique quelque chose d’antérieur à l’éthique ; cela est sans doute vrai pour Platon et pour Aristote lui-même. Mais dans le cas de Socrate, l’interprétation demande que l’on parte de ce qui pour lui faisait question, et non de l’utilisation qui a été faite ultérieurement de sa pensée. Or, pour Socrate, la question est de savoir de quelle manière une science peut être une science qui aurait pour objet la vertu et le bonheur. Les aspects scientifique et moral ne sont donc pas séparables, ni ontologiquement, ni chronologiquement. Le critère du savoir ou de l’observation par le savoir de l’observation est pour Socrate l’accord avec soi-même et avec les autres ; c’est dans ce rapport de l’esprit à lui-même que réside la certitude de la connaissance-conscience. La science a pour objet le général. En conséquence, l’analyse morale porte sur ce qu’il y a de commun à des actions, et non sur l’action elle-même. (par exemple : par quoi une action juste est-elle dite juste ?) Nous[Qui ?] avons une notion du juste, puisque nous[Qui ?] l’utilisons pour qualifier certaines actions particulières. Et ce sont des notions de ce type qui permettent l’accord des esprits par le dialogue au-delà des querelles sur les mots. La connaissance est certitude, ce ne sont pas des données. Savoir c’est être certain. Il n’y a pas de savoir sans connaissance, sans certitude. Pour obtenir une certitude, on doit être capable d’observer, de connaître. Moins l’individu a de certitude sur un sujet quelconque, moins on peut dire qu’il considère ce sujet sainement.
Maïeutique

Le terme « maïeutique » vient du grec maieutikè : art de faire accoucher. Socrate, fils de Phénarète sage-femme, disait que, comme sa mère faisait accoucher les femmes, lui faisait accoucher les esprits des pensées qu’ils contenaient déjà, sans le savoir ou en être conscients73.

L’idée d’une maïeutique est déjà présente dans l’idée de la dialectique abordée dans la section précédente. En effet, la stupeur que provoque Socrate tient essentiellement au fait que ses interlocuteurs sont mis face à leurs propres contradictions ; ces contradictions qui naissent de ce regard tourné soudainement sur soi-même engendrent des troubles de l’âme dont elle a besoin de se délivrer. C’est la raison pour laquelle Socrate est comparé par Ménon à un poisson torpille.
Daïmon (δαίμων)

Dans ses dialogues, Platon montre un Socrate qui entend une voix en lui-même, la voix de la conscience morale (cf. l’épisode du refus de s’évader dans le Criton) qui apparaît liée aux crises de paralysie. Le bon génie, ou δαίμων, de Socrate apparaît comme la voix qui lui disait ce qu’il ne devait pas faire, elle n’est donc pas protreptique mais aprotreptique. Le démon de Socrate a donc la même fonction vis-à-vis de Socrate que Socrate lui-même vis-à-vis de ses interlocuteurs.

Pour Hegel, l’existence du δαίμων signifie que c’est par son propre discernement que l’homme se décide. Toutefois, si le sujet décide bien par lui-même dans son intériorité, le génie est encore le non-conscient, un extérieur qui se décide, il n’est pas Socrate lui-même : il est son oracle. En tant que Socrate est ce tournant de l’esprit dans son intériorité, le δαίμων occupe précisément le « milieu entre l’extériorité de l’oracle et la pure intériorité de l’esprit » puisqu’il s’agit, à partir de Socrate, pour l’esprit des individus de se substituer aux oracles. Il est, de plus, un état réel, puisque correspondant à des crises de catalepsie où Socrate connaît un dédoublement de la conscience. Le δαίμων excède la conscience de soi tout en la provoquant, il reste atopique car s’il est propre à Socrate, ce dernier ne saurait se l’approprierNote 21.
Interprétations modernes et contemporaines
Héros tragique ?

La conception de l’immortalité de l’âme de Platon va à l’encontre de l’esprit tragique. Il semble soutenir la thèse d’un Socrate excédant la tragédie. Toutefois, Platon utilise la tragédie dans une autre acception : il en perçoit la force de fascination et en sent la dimension sacrée. Le héros viole la loi mais reste terrifié par son inviolabilité. Platon va donc récupérer cette puissance de fascination en montrant que la philosophie accomplit la tragédie : la vérité de la tragédie est la tragédie de la vérité, de sorte que Socrate est présenté comme le héros tragique par excellence. « Tel un héros tragique, je vais vers mon destin » (Phédon.)

Pour Hegel, Socrate est un héros tragique. Il est celui qui est à lui-même sa propre justification qu’il oppose à celle de la cité. Le peuple athénien et Socrate sont tous deux l’innocence qui est coupable et expie sa faute, le conflit qui en résulte est celui d’un droit qui en affronte un autre puisqu’il s’agit pour Socrate de substituer à l’oracle la conscience de soi individuelle. Cette conscience est donc un nouveau dieu non reconnu. C’est en cela que l’accusation contre la faute capitale de Socrate est entièrement fondée : puisqu’il est le héros tragique qui a reconnu et exprimé le principe supérieur de l’esprit. Pour Nietzsche, le véritable responsable de la mort de la tragédie est Socrate en tant qu’il est le premier nihiliste, ruinant l’esprit grec de la tragédie : il nie la dimension dionysiaque de la vie. (cf. Théorie de Nietzsche.)
Le Socrate de Hegel

Dans la philosophie hégélienne, l’ensemble des représentations élémentaires n’est pas d’emblée conscient ; toutefois, l’esprit tend à prendre conscience de lui-même. Pour cela, il doit sortir de lui-même afin de s’objectiver et ainsi s’approprier son contenu (par exemple, production d’objets = extériorisation des capacités de l’homme). Ce mouvement dialectique est celui de l’« Aufhebung », c’est-à-dire du dépassement de la contradiction en soi/pour soi tout en la maintenant. Rappelons également que chez Hegel, l’esprit est vu comme spiritualité d’un peuple ; il se manifeste à lui-même par l’art, la religion et enfin la philosophie. En Orient, l’esprit est conçu comme substantiel mais inaccessible (c’est le sens des pyramides impénétrables, du Sphinx aux yeux clos…), alors qu’en Occident, l’esprit est souverain mais conçu comme subjectivité consciente d’elle-même : « Les individus sont le lieu dans lequel l’esprit parle de lui-même ». C’est pourquoi les statues des dieux sont des hommes et que les temples sont ouverts sur le monde. Ce passage de l’un à l’autre est auguré dans le mythe par Œdipe et dans la philosophie par Socrate.

Ce qu’explique Hegel, c’est que lorsque le Sphinx pose à Œdipe la grande question : « Qui marche à quatre pattes le matin, à deux pattes le midi et à trois pattes le soir ? », elle lui demande en vérité « Qui est l’esprit ? » (car de même que le Soleil passe du matin au midi puis au soir, l’esprit se meut de l’Orient à l’Occident) ; ainsi, lorsqu’Œdipe répond « C’est l’homme », il signifie que « l’esprit est dans l’homme » et c’est pourquoi le Sphinx meurt, parce qu’elle représente l’Esprit de l’Orient (où l’esprit est le mystérieux inatteignable pour l’homme) et qu’Œdipe représente l’Esprit de l’Occident (où l’esprit est dans l’homme)[réf. nécessaire]. Œdipe est le chercheur de l’énigme, d’une vérité qui, une fois découverte, l’entraîne à se crever les yeux (i.e. fermer les yeux du corps pour ouvrir ceux de l’esprit). Ainsi, à l’image d’Œdipe, « Socrate est le tournant de l’esprit dans son intériorité. »[réf. nécessaire]

Il est celui qui se réclame du γνῶθι σεαυτόν (« Connais-toi toi-même »), inscription qu’on peut d’ailleurs également trouver dans le temple delphique où la pythie avait annoncé à Socrate qu’il était « le plus sage ». Faisant de « l’esprit universel unique » un « esprit singulier à l’individualité qui se dessine », Socrate fait de la conscience intérieure l’instance de la vérité et donc de décision. Il est ainsi en rupture avec la part d’Orient chez les Grecs. Il est celui qui affirme que l’esprit est dans l’homme.
Le Socrate de Kierkegaard

En tant qu’il veut rendre à nouveau possible l’esprit (au sens hégélien) chrétien comme tel, Kierkegaard se présente lui-même comme le Socrate du christianisme. Il s’agit pour lui de pratiquer l’ironie socratique à l’encontre du christianisme (et non pas d’intégrer la théorie de la réminiscence à la foi chrétienne). Il part en effet du principe que ce qui constitue l’événement Socrate (au contraire de ce qui constitue l’événement Christ) est précisément son ironie. Pour Hegel, il advient que l’ironie soit la marque de la subjectivité, en tant que cette ironie, bien qu’elle soit négative en elle-même, est avant tout une transition vers la positivité de la subjectivité se décidant par elle-même. Toutefois, bien que Kierkegaard conçoive cette négativité, il ne reprend pas l’idée de transition, il voit l’ironie comme négativité radicale (car négativité comme vérité), elle est donc proprement paradoxale, c’est-à-dire anti-dogmatique, ce qui restitue à l’individu la possibilité de s’exposer à soi-même. Elle fait advenir l’expérience du non-savoir comme exigence d’une vérité qu’aucune doctrine ne saurait combler.

Socrate est un vide sur lequel se sont édifiées les personnalités et les doctrines, c’est pour cela qu’il est événement ; toutefois, « Socrate se consacra tellement à l’ironie qu’il en succomba »[réf. nécessaire]. Ce qui n’empêche pas Kierkegaard de vouloir être le Socrate du christianisme afin de le vider de son contenu doctrinal et de l’exposer à l’événement Christ et à sa propre spiritualité. C’est en cela que Kierkegaard affirme que « la ressemblance entre le Christ et Socrate repose essentiellement sur leur dissemblance »[réf. nécessaire]. En effet, le point commun essentiel entre le Christ et Socrate est leur statut d’événement de l’histoire : ils étaient tous deux porteurs d’une vérité qui n’a pu jaillir d’elle-même au cœur de l’homme. Ils sont tous les deux porteurs du surgissement de quelque chose d’imprévu, aux conséquences multiples, dont il ne faut pas rester tributaire.

Les doctrines philosophiques se posent en effet toujours en référence à Socrate en tant qu’événement, mais par là même elles rendent Socrate invisible. Il s’agit dès lors d’en dégager le concept fondamental : l’ironie. Cette ironie, en tant que négativité radicale et proprement paradoxale, se constitue alors comme un vide sur lequel s’édifient les personnalités et doctrines. Elle n’engage pas l’individu dans une spiritualité, elle est vide. Le concept de l’événement Christ, au contraire, n’est pas dans l’ironie. Il s’agit d’un rapport de l’individu à sa spiritualité. Alors qu’avec Socrate il s’agissait d’un pur rapport de négativité, avec le Christ il s’agit d’une incitation à une autre spiritualité. Autrement dit, la rencontre avec le christianisme engage l’individu dans toute sa spiritualité ; dès lors, par rapport à l’événement, les individus abandonnent leur vie pour la spiritualité chrétienne.
Le Socrate de Nietzsche

    « Socrate est le tournant décisif de l’histoire universelle »

— Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles

Friedrich Wilhelm Nietzsche voit en Socrate un cas d’hyperrationnalité provoqué par le désordre des instincts. Selon Nietzsche, Socrate, pour lutter contre ses violents désordres intérieurs, avait besoin de s’appuyer sur la raison pour ne pas sombrer complètement. Cette répression des instincts fait de lui un fanatique de la morale chez qui « tout (…) est exagéré, bouffon, caricatural ; [et où] tout est, en même temps, plein de cachettes, d’arrière-pensées, de souterrains » (Le Crépuscule des idoles). En détruisant la tragédie, Euripide tout aussi bien que Platon, augurent pour Nietzsche l’ère nouvelle du nihilisme où l’homme n’est plus dans l’affirmation de soi mais seulement dans la justification de soi. C’est le sens de la sophistique, dont Socrate est le meilleur maître car c’est par elle qu’il ruine l’esprit grec.

L’oracle de Delphes annonçait que Socrate était « le plus sage » mais cette sagesse est celle de la recherche du Souverain Bien par le bon sens et le savoir, une sagesse rationnelle qui s’oppose à la sagesse instinctive des Grecs (cette dynamique de création par un débordement enthousiaste, par l’intuition du grand, du sublime et du noble). Et c’est précisément cette sagesse que Socrate condamne en dénonçant l’incapacité des « petits maîtres de la cité » (qui sont en fait des artistes et politiciens effectifs) à décrire leur création. Socrate est un esprit faible incapable de création qui va démolir la Grèce et annoncer le principe d’une culture nouvelle, celle de la morale platonicienne, qui renvoie tout à la rationalité. C’est d’ailleurs le sens de ce δαιμων socratique, uniquement là pour retenir Socrate : il est le signe d’une inversion où l’instinct est restrictif et la morale créatrice, et où il y a perversion de la relation conscience/instinct.

Socrate n’est donc pas qu’un sophiste, il est le pire des sophistes, en tant qu’il s’emploie à démolir ses interlocuteurs, il ne s’agrandit qu’en rapetissant l’autre : il n’est donc porté que par le ressentiment du faible (que Nietzsche lie d’ailleurs à sa laideur). Au lieu d’affirmer le tragique de l’existence, il tente de la contrôler et de la justifier par une morale du savoir où le mauvais n’est jamais qu’un ignorant. Il fait un « saut mortel dans le drame bourgeois » où l’individu n’a qu’à se justifier sans assumer son destin tragique. Socrate est un pessimiste nihiliste qui dégrade la valeur de la vie, sa pusillanimité ne reposant que sur une dégradation de la volonté de puissance.

Nietzsche va même plus loin en montrant que ce Souverain Bien dont Platon se réclame, Socrate le considère comme étant celui de ne jamais être né. Puisqu’il voit la vie comme une maladie, il affirmera même à l’orée de sa condamnation devoir « un coq à Asclépios ». Parce qu’Asclépios est le dieu guérisseur, Socrate lui doit un tribut, puisqu’il le délivre, le guérit de la vie en lui donnant la mort.

    « Socrate voulait mourir : ce ne fut pas Athènes, ce fut lui-même qui se donna la ciguë, il força Athènes à la lui donner… »

— Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles
Le Socrate de Lacan

Rappelons brièvement que chez Lacan, la compréhension du désir passe par l’objet inatteignable que constitue La Chose et qui entraîne l’insatisfaction perpétuelle du désir. L’analysant cherche quel est l’objet de son désir, et donc sa complétude ontologique. Le langage étant un cercle clos, le sujet ne parvient pas à entrevoir la signification des symboles qu’il présente. Or l’analysant pense que l’analyste sera capable de lui révéler la signification symbolique de ses désirs qu’il exprime par le langage, qu’il est ce Grand Autre qui détient les clefs du langage. Lacan pense que l’analyste est alors en mesure de lui faire découvrir que le Grand Autre n’existe pas et qu’il n’y a pas de signification, son rôle est donc de faire assumer « le manque à être ».

Socrate est donc cet analyste qui au travers de ses dialogues cherche la définition du sens des choses. Certains croient dès lors qu’il peut avoir ainsi accès au Souverain Bien (de même que l’analysant croit que l’analyste possède les clefs du langage) alors même que les dialogues socratiques sont purement aporétiques. Socrate confronte ses interlocuteurs à leurs propres contradictions, il les pousse à réfléchir sur leurs représentations pour qu’ils soient cohérents. Sa position en tant qu’antidogmatique n’est transitive vers aucun savoir : il s’agit au contraire de faire comprendre qu’aucun savoir n’est possible.

C’est là le but de l’analyste, faire comprendre à l’analysant que l’objet final du désir n’est ni connaissable, ni accessible. Et c’est en cela que Lacan dit que « Socrate [est le] précurseur de l’analyse. »
Socrate n’a rien écrit. Il ne reste que des témoignages.

    Socratis et socraticorum reliquiae, collegit, disposuit, apparatibus notisque instruxit Gabriele Giannantoni (it), 4 vol., Naples, Bibliopolis, 1990 [compte-rendu]
Aristophane, Les Nuées. [lire en ligne]
Tous les dialogues de Platon, excepté les Lois, mettent en scène Socrate. Dialogues utilisés comme sources dans cet article : Apologie de Socrate, Ménon, Théétète, Le Banquet, Sophiste, Lachès, Gorgias, Protagoras, Hippias mineur, La République
Lettre 7 de Platon
Xénophon, Apologie de Socrate (en grec ancien Ἀπολογία Σωκράτους), (apocryphe) En ligne [1]
Xénophon, Mémorables (Ἀπομνημονευμάτων). En ligne [2].
Aristote, Métaphysique, I, 6 et XIII, 4
Aristote, Éthique à Nicomaque, VI, 3. [3]
Aristoxène de Tarente est le premier à avoir écrit Vie de Socrate, dont il reste quelques fragments. Il y eut bon nombre de biographies de Socrate, mais aucune n’est parvenue intégralement, et il en est de même des histoires de la philosophie antique (cfr. Philodème de Gadara, auteur d’un Sur Socrate).
De la vertu et du vice (Περὶ ἀρετῆς καὶ κακίας) des Œuvres morales de Plutarque
Cicéron, À Atticus, XIV, 9, I
Traité des Devoirs traduit par Henri Joly (annotation et révision par Cyril Morana pour l’édition de 2010) Mille et Une Nuits (ISBN 978-2-75550-590-0).
Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, Livre II. En ligne

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